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Guerre des Puces ASML : comment un ex-scientifique du géant néerlandais aide la Chine à combler son retard

Guerre des Puces ASML : comment un ex-scientifique du géant néerlandais aide la Chine à combler son retard

Quelque part dans une salle blanche aux alentours de Shanghai ou de Pékin, des ingénieurs chinois travaillent sur des machines qui, il y a encore cinq ans, semblaient hors de portée. Le contexte est connu : les États-Unis ont imposé depuis 2022 des restrictions sévères sur l’exportation des équipements de lithographie les plus avancés, bloquant notamment les livraisons d’ASML, le fabricant néerlandais dont les machines à ultraviolets extrêmes (EUV) sont indispensables à la production des puces les plus fines du monde.

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Mais Pékin ne s’est pas résigné. Et pour accélérer sa montée en compétence, la Chine s’appuie, selon plusieurs sources industrielles et rapports spécialisés, sur un atout inattendu : d’anciens ingénieurs et scientifiques ayant travaillé au sein même d’ASML ou de ses sous-traitants européens. L’un d’eux, dont le profil a été documenté dans la presse spécialisée néerlandaise, incarne à lui seul la faille que ni les sanctions américaines ni les contrôles à l’exportation n’ont su colmater — celle du transfert de compétences humaines.

Ce que fabrique ASML et pourquoi la Chine ne peut pas s’en passer

ASML, dont le siège est à Eindhoven aux Pays-Bas, est le seul fabricant au monde capable de produire des machines EUV. Ces équipements coûtent entre 150 et 380 millions d’euros l’unité et permettent de graver des transistors à moins de 5 nanomètres — soit environ 10 000 fois plus fin qu’un cheveu humain. Sans elles, impossible de fabriquer les puces qui équipent les smartphones, les serveurs d’intelligence artificielle ou les systèmes d’armement modernes.

La Chine représentait, avant les restrictions de 2023, environ 15 % du chiffre d’affaires d’ASML. Depuis l’entrée en vigueur des licences d’exportation néerlandaises, calquées sur les exigences américaines, Pékin ne peut plus acquérir les machines EUV ni même certains modèles DUV (deep ultraviolet) de dernière génération. L’objectif déclaré de la Chine est d’atteindre l’autonomie sur les nœuds à 28 nanomètres d’ici 2025 et sur les nœuds avancés d’ici 2030 — un calendrier que la plupart des analystes occidentaux jugent ambitieux mais pas irréaliste.

L’ancien scientifique d’ASML au cœur du dossier

Le cas qui a retenu l’attention des services de renseignement néerlandais et européens est celui d’un ingénieur de haut niveau — dont NRC Handelsblad et plusieurs médias spécialisés ont rapporté l’existence sans divulguer l’identité complète pour des raisons légales en cours — ayant quitté ASML après plusieurs années passées dans les équipes de recherche sur la lithographie. Cet ancien salarié aurait rejoint une structure liée à l’effort de rattrapage technologique chinois, emportant avec lui une connaissance fine des systèmes optiques et des procédés de fabrication.

Le parquet néerlandais (Openbaar Ministerie) a ouvert des enquêtes préliminaires sur plusieurs cas similaires depuis 2021. ASML a, de son côté, renforcé ses clauses de non-concurrence et ses procédures de contrôle des départs, en particulier pour les postes ayant accès aux brevets sensibles. Selon un rapport de l’Agence nationale néerlandaise de sécurité (AIVD) publié en 2023, la Chine mène une politique systématique de recrutement de spécialistes européens dans les secteurs des semi-conducteurs, de la photonique et de la défense.

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Le vide juridique que les sanctions ne comblent pas

Exporter une machine ASML vers la Chine sans licence est illégal depuis le 1er janvier 2024. Mais exporter un savoir-faire dans sa tête ne l’est pas — du moins pas clairement. C’est le paradoxe que soulignent régulièrement les experts en contrôle des exportations. Le règlement européen 2021/821 sur les biens à double usage prévoit bien des restrictions sur le transfert de technologie, y compris sous forme immatérielle, mais son application aux individus qui changent d’employeur reste juridiquement fragile.

La Commission européenne travaille depuis fin 2023 sur une révision de ce cadre, et plusieurs États membres, dont les Pays-Bas, la France et l’Allemagne, plaident pour des mécanismes de filtrage des carrières (ce que les Anglo-Saxons appellent outbound talent screening). Le débat est vif : entre la protection des intérêts stratégiques et la liberté de circulation des travailleurs, garante fondamentale du droit européen, la ligne est mince.

Où en est vraiment la Chine dans sa course aux puces avancées

Les succès de SMIC et Huawei

En août 2023, le lancement du Huawei Mate 60 Pro, équipé d’une puce Kirin 9000S gravée à 7 nanomètres par SMIC, a provoqué une onde de choc dans les capitales occidentales. Ce résultat, obtenu sans machines EUV en utilisant plusieurs passes de lithographie DUV, a prouvé que la Chine pouvait contourner partiellement les restrictions — au prix d’une productivité moindre et de coûts plus élevés.

Les limites structurelles qui demeurent

Malgré ces avancées, la chaîne d’approvisionnement chinoise en semi-conducteurs présente encore des lacunes profondes sur au moins quatre points critiques :

  • Les résines photosensibles (photorésists) de haute précision, dominées par des fabricants japonais comme JSR et Shin-Etsu
  • Les gaz ultra-purs nécessaires à la gravure, notamment le néon et le krypton
  • Les logiciels de conception de puces (EDA tools), dont les leaders américains Synopsys et Cadence refusent de livrer des licences
  • Les équipements de métrologie et d’inspection, un segment où ASML et KLA Corporation maintiennent une avance considérable

Ces dépendances expliquent pourquoi le simple recrutement de quelques ingénieurs, aussi compétents soient-ils, ne suffit pas à reproduire un écosystème industriel construit sur 40 ans de recherche et de coopération internationale.

La réponse européenne : entre fermeté affichée et hésitations réelles

Le gouvernement néerlandais a annoncé en mars 2024 le renforcement des contrôles à l’exportation sur les équipements DUV, une décision saluée par Washington mais négociée âprement avec La Haye, soucieuse de ne pas sacrifier une relation commerciale avec la Chine qui représente des milliards d’euros pour ses entreprises. ASML a enregistré un chiffre d’affaires de 27,6 milliards d’euros en 2023, un record.

« La protection de nos technologies est une question de souveraineté, pas seulement de compétitivité », a déclaré Liesje Schreinemacher, ancienne ministre néerlandaise du Commerce extérieur, lors d’une audition parlementaire à La Haye en novembre 2023. La formule résume bien la tension qui traverse l’ensemble de la politique industrielle européenne face à Pékin : les intérêts économiques à court terme tirent dans un sens, les impératifs de sécurité à long terme dans l’autre.

La France, de son côté, a durci en 2024 les règles du régime IEF (investissements étrangers en France) pour inclure explicitement les semi-conducteurs parmi les secteurs soumis à autorisation préalable — une évolution directement inspirée par les leçons tirées du dossier ASML.

Ce que le précédent ASML révèle sur la guerre technologique à venir

L’affaire de l’ancien scientifique d’ASML n’est pas un cas isolé. Elle illustre une réalité que les analystes du think tank Bruegel, basé à Bruxelles, décrivent depuis 2022 comme la « dépendance inversée » : l’Europe a construit des champions technologiques mondiaux — ASML, Carl Zeiss, Imec — en s’appuyant sur des décennies d’ouverture et de mobilité des talents. Cette même ouverture est désormais exploitée par des acteurs étatiques qui n’en partagent pas les règles.

Les enquêtes néerlandaises en cours, les négociations européennes sur le double usage, et les pressions américaines pour un front uni sur les exportations de semi-conducteurs convergent vers une même échéance : les révisions réglementaires attendues d’ici la fin 2025, qui pourraient redéfinir durablement les conditions dans lesquelles les ingénieurs européens peuvent travailler pour des entreprises hors UE dans des secteurs jugés stratégiques.

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