En 1977, dans les couloirs feutrés d’un congrès scientifique à Ames, en Iowa, une idée d’une audace presque absurde fut présentée avec le plus grand sérieux : remorquer un iceberg géant depuis les eaux glacées de l’Alaska jusqu’au cœur aride de la péninsule arabique, ou du moins jusqu’à un point de traitement situé en territoire américain, pour en extraire de l’eau douce. Le prince saoudien Mohammed al-Faysal, cousin du roi Khaled et fervent promoteur du projet, y croyait dur comme fer.
L’idée ne relevait pas du simple fantasme de milliardaire : des ingénieurs, des glaciologues et des géographes avaient été mandatés pour en évaluer la faisabilité technique. Des chiffres circulaient, des cartes étaient tracées. La question que personne ne parvenait vraiment à trancher restait pourtant la même : un iceberg peut-il survivre à un voyage de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’océan sans fondre avant d’atteindre sa destination ?
L’origine du projet : une pénurie d’eau au cœur de la richesse pétrolière
Dans les années 1970, l’Arabie saoudite nageait dans les pétrodollars mais manquait cruellement d’eau douce. Le pays ne possède aucun fleuve permanent, et ses nappes phréatiques fossiles — constituées il y a plus de 20 000 ans — se vidaient à un rythme alarmant sous l’effet de l’irrigation agricole et de la croissance démographique. Le dessalement de l’eau de mer existait déjà, mais son coût restait prohibitif pour alimenter une population en pleine expansion.
C’est dans ce contexte que l’idée de recourir aux icebergs polaires, réservoirs naturels d’eau douce pure, sembla soudainement rationnelle. Les glaces antarctiques et arctiques représentent environ 69 % des réserves mondiales d’eau douce. Pourquoi ne pas en détacher un fragment et le convoyer jusqu’à destination, comme on remorque un pétrolier ?
Le plan de remorquage : de l’Alaska jusqu’au désert, une logistique vertigineuse
Le scénario envisagé en 1977 prévoyait de sélectionner un iceberg tabulaire — plat, stable, d’une superficie pouvant atteindre plusieurs kilomètres carrés — dans les eaux froides de l’Alaska ou de l’Antarctique. Des câbles d’acier de plusieurs centaines de mètres de long devaient être arrimés à la masse de glace, et des remorqueurs de haute mer, assistés de courants océaniques favorables, se chargeraient du convoi.
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Les estimations de l’époque tablaient sur un trajet de 6 à 9 mois pour relier les zones de production glaciaire aux côtes visées. Le problème majeur identifié par les glaciologues consultés était la fonte en route : un iceberg exposé à des eaux plus chaudes perd en permanence de la masse, et les modèles de l’époque suggéraient qu’il ne resterait au mieux que 10 à 20 % du volume initial à l’arrivée — si tant est que la structure survive à la traversée des zones tropicales.
Ce que les scientifiques de l’époque ont vraiment dit
Le congrès d’Ames réunit en 1977 des spécialistes venus de plusieurs pays, dont des chercheurs français du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), alors déjà impliqués dans l’étude des dynamiques glaciaires polaires. Leurs conclusions furent nuancées : le principe n’était pas physiquement impossible, mais les pertes par fonte rendaient l’opération économiquement douteuse face aux alternatives existantes.
Les partisans du projet rétorquaient qu’il suffirait d’envelopper l’iceberg dans une jupe isolante — une sorte de film plastique géant — pour réduire la fonte de surface. Cette solution, aussi séduisante qu’elle paraisse, n’avait jamais été testée à l’échelle requise, et aucun matériau disponible en 1977 ne semblait adapté à une telle contrainte mécanique et thermique en plein océan.
L’héritage inattendu d’un projet jamais réalisé
Le projet saoudien ne vit jamais le jour. Les investissements se réorientèrent vers des usines de dessalement plus conventionnelles, et l’Arabie saoudite devint au fil des décennies l’un des plus grands producteurs mondiaux d’eau dessalée, avec une capacité dépassant aujourd’hui 11 millions de mètres cubes par jour selon les données de l’Autorité saoudienne de dessalement de l’eau.
Pourtant, l’idée ne disparut pas entièrement. En 2019, une start-up émiratie, National Advisor Bureau Limited, relança publiquement un projet de remorquage d’icebergs antarctiques vers les côtes de Fujairah. Et en France, des chercheurs de l’Institut polaire français Paul-Émile Victor (IPEV) continuent d’étudier la dynamique de dérive des glaces, des données qui nourrissent indirectement ces réflexions sur l’exploitation future des ressources hydriques polaires.
Une idée en avance sur son temps ou une impasse technique définitive ?
La question reste ouverte. Avec le réchauffement climatique, les icebergs dérivent désormais plus loin et plus longtemps qu’avant — certains atteignent des latitudes inédites, comme l’iceberg A23a, un mastodonte de 3 900 kilomètres carrés suivi par les scientifiques depuis 2024. Ces nouvelles trajectoires naturelles réduisent théoriquement une partie du chemin à parcourir pour atteindre des zones habitées.
Mais les coûts de remorquage, les pertes par fonte et les risques environnementaux liés à l’introduction d’une masse d’eau froide dans un écosystème marin tropical n’ont toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Selon une analyse publiée en 2023 par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), les technologies de dessalement solaire avancent aujourd’hui bien plus vite que les projets de remorquage, et pourraient rendre ces derniers définitivement caducs d’ici 2040.
Ce qui est certain, c’est que la crise mondiale de l’eau douce — aggravée par des sécheresses de plus en plus fréquentes, y compris dans le Sud de la France — continuera de pousser ingénieurs et décideurs à revisiter des idées que le XXe siècle avait jugées trop folles pour être sérieuses.
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