En août 2013, des cordistes suspendus au moyeu de quatre turbines du parc éolien de Smøla, en Norvège, appliquent une teinte noire sur l’une des trois pales de chaque machine. Le vent est tombé, ils travaillent sur la hauteur, et ils laissent volontairement douze mètres non peints à proximité du rotor. Ce chantier d’une semaine ressemble alors à une expérience marginale — presque trop simple pour être sérieuse.
Pourtant, les données collectées durant les années suivantes par l’Institut norvégien de recherche sur la nature allaient bouleverser le débat sur la mortalité aviaire autour des éoliennes. Une seule pale noircie par turbine suffirait-elle là où des solutions bien plus coûteuses avaient échoué ?
Smøla, onze ans de surveillance et 464 oiseaux morts comptabilisés
Depuis 2006, des chiens spécialement entraînés quadrillent le parc de Smøla dans un rayon de 100 mètres autour de chaque mât. Le parc est exploité par Statkraft, opérateur norvégien, et compte 68 turbines au total. Sur onze années de suivi, les équipes ont effectué 9 557 contrôles et dénombré 464 victimes aviaires sur l’ensemble du site.
Pour l’expérience, quatre turbines ont reçu la pale noire, tandis que quatre appareils voisins conservaient leur teinte blanche habituelle — le groupe témoin. Avant l’intervention, le bilan était comparable : onze dépouilles près des turbines traitées, sept près des turbines témoins. Après la peinture, les chiffres se sont inversés radicalement : six décès du côté des pales noircies, contre dix-huit du côté des pales blanches.
Une réduction de 71,9 % : ce que disent les chiffres publiés en 2020
Les résultats, publiés en 2020 dans la revue Ecology and Evolution, établissent une baisse de la mortalité annuelle de 71,9 % pour les turbines modifiées. Jusqu’à cette publication, aucun procédé évalué sur un site en service n’avait obtenu un résultat comparable. L’effet est particulièrement frappant pour le pygargue à queue blanche : six individus avaient été retrouvés morts sous les turbines avant l’intervention, puis aucun après.
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Selon les auteurs de l’étude, la technique profite avant tout aux rapaces. Leur acuité visuelle élevée leur permet de détecter un contraste à grande distance — ce qui expliquerait l’avantage particulièrement net observé pour le pygargue. En revanche, pour le lagopède des saules, le danger principal provient du mât lui-même, et non des pales.
Le « flou de mouvement » : pourquoi les oiseaux ne voient pas les pales tourner
Le pygargue à queue blanche, Haliaeetus albicilla, possède pourtant une vision bien supérieure à celle des humains. Le problème ne vient pas de la qualité de son œil, mais de la vitesse de rotation du rotor. Les spécialistes désignent ce phénomène par le terme motion smear — le flou de mouvement. À son extrémité, une pale peut atteindre 250 kilomètres à l’heure, au point de se fondre en une bande uniforme quasi invisible.
L’oiseau cesse alors de percevoir nettement l’obstacle à éviter. Sa vision binoculaire vers l’avant reste limitée, car ses yeux balaient surtout l’espace latéral pendant la chasse. Dès 2003, le chercheur William Hodos avait testé sept configurations visuelles en laboratoire, et déjà identifié la pale unique colorée en noir comme la configuration la plus efficace.
Les grands rapaces bénéficient d’un champ visuel plus étendu que celui des passereaux — une particularité anatomique qui amplifie leur capacité à détecter le contraste introduit par la pale sombre, même à distance.
Ce que l’expérience de Smøla ne permet pas encore de conclure
Les auteurs eux-mêmes reconnaissent les limites de leur travail. L’échantillon ne porte que sur quatre couples de turbines, un nombre jugé trop faible pour généraliser les résultats. Durant l’été, la mortalité a même augmenté au pied des turbines colorées — une anomalie qui reste inexpliquée et qui tempère l’enthousiasme.
Noircir une pale déjà installée représente par ailleurs un coût significatif : l’opération mobilise des cordistes pendant une semaine entière, suspendus au moyeu dès que le vent faiblit. Les freins économiques sont donc réels, même si la modification ne concerne qu’une pale sur trois.
Glenrock, Wyoming : 36 éoliennes sous observation depuis 2023
Pour lever les doutes, une expérimentation de bien plus grande envergure a été lancée. Depuis 2023, 36 éoliennes du parc de Glenrock, dans le Wyoming, font l’objet d’un suivi rigoureux selon le même protocole. Les chercheurs attendent une réplication à large échelle pour valider — ou nuancer — les conclusions norvégiennes. À ce jour, aucune publication n’est issue de ce nouveau terrain d’étude.
Voici les principaux points que les ornithologues demandent de vérifier avant toute généralisation :
- Reproduire l’essai sur un nombre bien supérieur de turbines
- Distinguer les espèces bénéficiaires (rapaces) des espèces peu concernées (lagopèdes, passereaux)
- Mesurer l’effet saisonnier, notamment la hausse estivale inexpliquée de mortalité
- Évaluer le coût-efficacité par rapport aux systèmes de détection automatique existants
- Tester la durabilité de la peinture noire soumise aux intempéries nordiques
Les résultats de Glenrock, attendus dans les prochaines années, détermineront si une solution née d’une semaine de travail en hauteur sur la côte norvégienne peut devenir une norme applicable à l’échelle mondiale.
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