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Désert Égyptien, Requins Fossiles : Comment 14 Dents Révèlent une Mer Disparue il y a 75 Millions d’Années

Désert Égyptien, Requins Fossiles : Comment 14 Dents Révèlent une Mer Disparue il y a 75 Millions d’Années

Sur le plateau d’Abu-Tartur, à l’ouest de la vallée du Nil, le sable recouvre aujourd’hui un paysage aride que rien ne distingue d’un désert ordinaire. Pourtant, en août 2026, une équipe de paléontologues en a extrait quatorze dents fossiles de requins, enfouies dans des bancs de phosphate noir et jaune vieux de quelque 75 millions d’années. Ces roches appartiennent à la formation de Duwi, déposée au Crétacé supérieur, à l’époque où une mer chaude et productive s’étendait sur toute la bordure nord de l’Afrique.

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L’étude, publiée dans la revue Cretaceous Research et dirigée par Tarek Yassin de l’université du Caire, ne se contente pas d’ajouter des espèces à une liste. Elle esquisse le portrait d’un écosystème entier, stratifié en profondeur, disparu depuis des dizaines de millions d’années. Mais la question demeure ouverte : ces requins ont-ils vraiment cohabité, ou la couche de phosphate condense-t-elle des siècles d’occupants successifs ?

Quatorze Dents, Cinq Espèces : Ce que le Gisement d’Abu-Tartur Recèle

Le chiffre clé de cette découverte est simple : avec les cinq nouvelles espèces identifiées, le site d’Abu-Tartur compte désormais au moins sept espèces de requins documentées. La première campagne, menée par la même équipe en 2024, avait mis au jour quarante-neuf dents attribuées à deux espèces seulement — Scapanorhynchus rapax et Cretoxyrhina mantelli. Ce premier résultat avait justifié un retour sur le terrain.

Les cinq espèces nouvellement décrites sont Cretalamna cf. maroccana, Scapanorhynchus cf. raphiodon, Serratolamna cf. serrata, Squalicorax bassanii et Squalicorax pristodontus. Parmi elles, deux n’avaient jamais été signalées en Égypte : Serratolamna cf. serrata et Squalicorax bassanii. Les auteurs restent mesurés dans leurs conclusions : quatorze dents ne suffisent pas à dresser l’inventaire complet d’une mer disparue.

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Des Aiguilles aux Lames Dentelées : Lire une Mer dans la Forme d’une Dent

Les fossiles présentent des morphologies très contrastées, et c’est précisément cette diversité qui permet de reconstituer les rôles écologiques de chaque espèce. Certaines dents sont longues, fines et effilées comme des aiguilles — adaptées à saisir des proies glissantes. D’autres sont larges, dentelées, conçues pour trancher plutôt que percer. Une pièce affiche une courbure prononcée ; plusieurs portent de petites pointes latérales, appelées cuspides accessoires.

C’est en comparant ces caractères morphologiques avec des collections fossiles décrites au Maroc, en Syrie et ailleurs dans le monde que l’équipe de Yassin a pu attribuer chaque dent à une espèce éteinte. Le squelette des requins étant cartilagineux, il se fossilise très mal. Les dents demeurent donc presque le seul témoignage exploitable sur ces prédateurs du Crétacé. L’une des découvertes se distingue particulièrement : Scapanorhynchus cf. raphiodon pourrait représenter la première occurrence connue de cette espèce sur le continent africain, et l’exemplaire le plus récent jamais enregistré dans les archives fossiles mondiales.

Chacun sa Profondeur : Une Mer Organisée en Niches Écologiques

La coexistence de ces espèces ne doit rien au hasard. Selon les auteurs, chaque genre occupait une tranche d’eau distincte, ce qui limitait la compétition directe entre prédateurs. Cette répartition verticale de l’espace marin est l’un des enseignements les plus solides de l’étude.

  • Squalicorax : associé aux zones côtières peu profondes et au plateau interne.
  • Scapanorhynchus : indicateur d’eaux plus profondes, sur le plateau externe et la pente continentale.
  • Cretalamna et Serratolamna : reliés à des conditions stables de plateau ouvert, ni trop côtières ni trop profondes.
  • Cretoxyrhina mantelli : grand prédateur pélagique, signalé dès la campagne de 2024.

L’équipe attribue la richesse de cet assemblage à des remontées d’eaux profondes — des upwellings — qui auraient chargé la surface en phosphore et en nutriments. Le plancton s’y serait multiplié, nourrissant poissons et invertébrés, puis les requins au sommet de la chaîne alimentaire. Une réserve s’impose pourtant : les sédiments phosphatés se sont accumulés très lentement, et la couche condense une longue période géologique. Rien n’indique avec certitude que ces sept espèces aient partagé les mêmes eaux au même moment.

La Formation de Duwi et la Mer de Téthys : Archive d’un Monde Englouti

Le gisement d’Abu-Tartur ne se comprend pas isolément. Des dépôts de phosphate comparables, identifiés au Maroc et en Syrie, livrent également de nombreuses espèces de requins crétacés. Toute la marge nord-africaine semble avoir abrité ces écosystèmes marins très productifs à la fin du Crétacé. Ces roches phosphatées se forment précisément là où la productivité biologique de surface est intense ; leur présence constitue donc un indice paléoécologique autant qu’une ressource minière exploitée aujourd’hui.

Cette mer s’appelait la Téthys. Il n’en reste rien de visible. Son fond est devenu désert, ses prédateurs se sont éteints il y a des dizaines de millions d’années, et ses eaux ont depuis longtemps rejoint d’autres bassins océaniques. La formation de Duwi en est l’une des rares mémoires encore lisibles.

Ce que de Nouvelles Prospections Pourraient Encore Révéler sur la Faune Crétacée d’Égypte

Tarek Yassin et ses collègues de l’université du Caire soulignent eux-mêmes les limites de leur inventaire. Quatorze dents sur un plateau aussi vaste qu’Abu-Tartur ne constituent qu’un échantillon ponctuel. De nouvelles campagnes de terrain permettraient d’affiner la composition de cette faune et, surtout, de préciser la datation de chaque espèce à l’échelle régionale — une information décisive pour comprendre comment ces prédateurs se sont répartis, puis éteints, le long de la marge africaine.

La question de la simultanéité des espèces, que l’étude actuelle ne tranche pas, sera probablement au cœur des prochaines fouilles : si les chercheurs parviennent à dater les couches sédimentaires avec une résolution plus fine, ils pourraient distinguer un véritable écosystème partagé d’une simple superposition d’occupants successifs à travers le temps.

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