Un chercheur d’une université argentine reçoit un coup de téléphone inhabituel, quelques jours après la parution d’un article l’accusant de harcèlement sexuel au sein de son laboratoire. Ce n’est pas son avocat au bout du fil, ni un responsable de son établissement : c’est un journaliste scientifique, celui-là même qui a mené l’enquête, qui reçoit à son tour une mise en demeure. La scène n’a rien d’exceptionnel. Elle décrit, au contraire, le quotidien ordinaire de ces reporters spécialisés qui ont choisi de traquer les dérives au cœur de la recherche académique.
Une étude publiée en août 2026 dans la revue Media and Communication est la première à documenter systématiquement ce phénomène dans l’espace ibéro-américain. Ses auteurs, Michele Catanzaro et Luiz Peres-Neto, chercheurs en journalisme à l’Université autonome de Barcelone (UAB), ont interrogé quinze journalistes scientifiques d’Espagne, du Portugal et d’Amérique latine. La question qui traverse toute leur analyse : ces enquêtes changent-elles vraiment les pratiques, ou se heurtent-elles à l’inertie des institutions ?
Fraudes, harcèlement, lobbying : les affaires qui secouent les laboratoires
Les dossiers suivis par ces quinze reporters ne sont pas des affaires mineures. Certains ont mis au jour l’achat d’affiliations par des universités saoudiennes, une pratique qui gonfle artificiellement les classements académiques. D’autres ont documenté des cas de harcèlement sexuel dans des centres de recherche argentins. D’autres encore ont révélé l’emprise de l’industrie du tabac ou de l’industrie pharmaceutique sur des publications scientifiques publiées en Amérique latine.
Ces enquêtes s’inscrivent dans ce que Catanzaro et Peres-Neto nomment le journalisme scientifique de vigilance, ou watchdog. Le terme désigne une pratique qui emprunte aux méthodes du journalisme d’investigation classique pour les appliquer au monde de la recherche : vérification des sources primaires, recoupement des données, confrontation des institutions. La crise de l’intégrité scientifique que décrivent les auteurs n’est pas abstraite — publications falsifiées par intelligence artificielle, plagiat, manipulation de données — mais elle reste alimentée par une logique bien identifiée : la pression à publier toujours plus, résumée par la formule « publier ou périr ».
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Des retombées concrètes : démissions, réformes et aveux de fautes
Une large majorité des journalistes interrogés rapporte des retombées tangibles à leurs enquêtes. Les effets décrits vont bien au-delà d’un simple écho médiatique. Parmi les conséquences documentées :
- Démissions de responsables académiques mis en cause
- Changements de réglementation dans plusieurs établissements
- Aveux publics de fautes scientifiques
- Mobilisations collectives au sein de laboratoires
- Renforcement de la transparence sur les données et les conflits d’intérêts
Certains journalistes nuancent pourtant : ces effets ne durent pas toujours. Une démission peut n’être qu’une parenthèse si les structures qui ont permis la dérive restent intactes. « Face à un problème systémique, la solution doit aussi être systémique. Le journalisme scientifique de vigilance en fait partie, car il décourage les mauvaises pratiques », résume Michele Catanzaro, également rattaché à l’Institut d’histoire des sciences de l’UAB.
Menaces juridiques, épuisement et censure : le prix de l’enquête
Le revers de ces succès est lourd. Les personnes interrogées décrivent des ingérences politiques répétées et un manque de transparence des administrations universitaires. Elles font état de menaces juridiques, de harcèlement en ligne, et parfois de pressions physiques. Le manque de moyens pèse lourd dans des rédactions déjà sous tension, où une enquête peut mobiliser plusieurs semaines, voire plusieurs années de travail.
L’étude relève aussi une fatigue mentale profonde, une hostilité marquée d’une partie du monde scientifique et des cas avérés de censure. La position de ces reporters est structurellement délicate : les chercheurs sont à la fois leurs sources habituelles et l’objet potentiel de leurs investigations. Une comparaison s’impose naturellement avec une étude récente menée auprès de journalistes d’investigation britanniques et canadiens, qui décrivait des risques juridiques similaires et concluait que la faisabilité d’un sujet pèse parfois davantage que son importance publique — surtout dans les rédactions pauvres en ressources.
Le piège de la défiance : comment éviter de nourrir les ennemis de la science
Il existe un risque plus insidieux que la menace directe. En exposant les erreurs et les fraudes, ces reporters risquent, selon les auteurs de l’étude, de « fournir des munitions » à des acteurs dont les intérêts sont contraires aux preuves scientifiques — climatosceptiques, promoteurs de médecines non validées, lobbys industriels. Les journalistes interrogés en sont pleinement conscients.
Pour contenir cet effet, ils ont développé deux stratégies complémentaires. La première consiste à expliquer systématiquement à leurs lecteurs comment fonctionne le processus scientifique — y compris ses mécanismes de correction, comme les retraits d’articles recensés par le site Retraction Watch. La seconde consiste à replacer chaque résultat erroné dans son contexte précis, sans généralisation hâtive, afin de ne pas laisser croire que la science dans son ensemble est corrompue.
Ce que l’étude recommande pour que ce contre-pouvoir tienne dans la durée
Catanzaro et Peres-Neto ne se contentent pas de décrire — ils formulent des recommandations. Ils plaident pour une formation spécifique destinée aux journalistes scientifiques, leur permettant de mieux comprendre les institutions et les rouages internes de la recherche. Ils insistent sur la nécessité de diversifier les sources de financement de ce type de journalisme et de mieux soutenir aussi bien les salariés que les pigistes.
La responsabilité de ces améliorations serait partagée entre les journalistes eux-mêmes, les institutions académiques et les gouvernements. « Le travail de ces professionnels signale un changement dans le journalisme ibéro-américain », souligne Luiz Peres-Neto. Reste une limite sérieuse à garder en tête : avec seulement quinze témoignages, l’étude reste exploratoire. Elle ne mesure pas l’ampleur réelle des effets décrits, et des travaux à plus grande échelle devront confirmer si ce contre-pouvoir tient effectivement ses promesses sur la durée.
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