Le 7 avril 1989, le Komsomolets s’enfonce dans les eaux glacées de la mer de Norvège après un incendie dévastateur à bord. Quarante-deux marins soviétiques disparaissent avec lui. Le sous-marin repose depuis sous 1 680 mètres d’eau, à 180 kilomètres au sud-ouest de l’île aux Ours, dans une obscurité où aucun appareil téléopéré ne pouvait jusqu’à récemment s’aventurer.
Trente-sept ans plus tard, l’épave n’a rien d’un dossier classé. En mars 2026, la revue scientifique PNAS publie une étude signée par Justin Gwynn, chercheur à l’Autorité norvégienne de radioprotection, en collaboration avec l’Institut de recherche marine. Pour la première fois, des émissions radioactives actives ont été filmées directement sur la carcasse du Komsomolets — une première absolue que personne n’avait réussi à obtenir avant eux.
Ce que le robot Ægir 6000 a filmé au fond de la mer de Norvège
C’est en juillet 2019 que le véhicule téléopéré Ægir 6000 s’est approché de l’épave pour le compte des autorités norvégiennes. Ses caméras ont capté deux écoulements distincts issus du secteur réacteur : l’un s’échappant par un conduit d’aération, l’autre franchissant une grille métallique. Ces images constituaient alors une inconnue majeure — personne n’avait jamais enregistré ce phénomène en vidéo à pareille profondeur.
Les mesures réalisées sur place sont sans ambiguïté. La concentration en césium 137 dans ces écoulements atteint jusqu’à 800 000 fois la valeur normalement relevée dans cette zone marine. Ce chiffre, pour spectaculaire qu’il soit, doit être lu avec soin : il s’agit d’une anomalie très localisée, et non d’une nappe de contamination étendue.
Des isotopes qui désignent directement le cœur du réacteur
L’étude des isotopes présents fournit un indice décisif sur l’origine de ces émissions. Le rapport entre plutonium 240 et plutonium 239 mesuré dans les écoulements pointe sans équivoque vers le combustible nucléaire du réacteur lui-même. La présence d’uranium 236 vient confirmer cette origine. Tout indique que le combustible se dégrade progressivement à l’intérieur de la cuve, soumise à une pression de 170 atmosphères.
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Ce qui intrigue davantage les chercheurs, c’est le caractère irrégulier de ces émissions. Elles s’arrêtent, reprennent, sans que personne ne parvienne à expliquer ce rythme. Élucider cette alternance constitue l’un des principaux objectifs des prochaines campagnes de mesure, selon les conclusions publiées dans PNAS.
Pourquoi la contamination ne s’étend pas au-delà de quelques mètres
La bonne nouvelle, si tant est qu’on puisse en trouver une dans ce dossier, tient à la dispersion des radionucléides dans les eaux profondes et froides. À quelques mètres seulement de la source, les mesures retrouvent des niveaux tout à fait normaux. Les sédiments environnants ne présentent aucun dépôt anormal, et les organismes prélevés à proximité immédiate de l’épave — éponges, coraux, anémones — affichent des taux de radioactivité sans surcharge mesurable.
En eaux abyssales, les conditions physiques favorisent la dilution rapide plutôt que la concentration des contaminants. C’est précisément cette caractéristique qui explique pourquoi, malgré des décennies de dégradation, l’écosystème local n’a pas été massivement affecté.
Les ogives nucléaires à bord : une protection qui arrive à expiration
Le Komsomolets transportait également deux torpilles équipées d’ogives nucléaires. Celles-ci constituent l’autre source de préoccupation des autorités. En 1995, des équipes russes ont procédé à l’obturation des fissures et des tubes lance-torpilles à l’aide de plaques et d’obturateurs en titane. Trente ans après ces travaux, aucun plutonium militaire ne s’est échappé de ce compartiment vers le milieu marin.
Le problème est que cette protection n’avait été conçue que pour une durée d’environ trente ans. Les travaux d’obturation ont été achevés en juillet 1996 — ce délai est donc désormais dépassé. Pendant ce temps, l’eau salée continue d’attaquer la structure métallique. Voici ce que la surveillance norvégienne couvre aujourd’hui :
- Prélèvements annuels d’eau et de sédiments autour de l’épave
- Mesures des concentrations en césium 137, plutonium 239 et uranium 236
- Contrôle de l’intégrité du compartiment torpilles à ogives nucléaires
- Analyse des organismes marins prélevés à proximité immédiate
- Coordination avec l’Institut de recherche marine et l’Autorité norvégienne de radioprotection
Renflouer le Komsomolets : une opération que personne n’envisage
Dès les années 1990, Moscou avait écarté toute tentative de renflouement, jugeant l’opération à la fois trop coûteuse et trop dangereuse. Déplacer une épave aussi endommagée risquerait de disséminer bien davantage de matières radioactives qu’elle n’en retient pour l’instant. L’évaluation militaire norvégienne apporte néanmoins une perspective moins alarmiste : ni la coque ni la cuve du réacteur ne devraient céder avant un millénaire.
Le cas du Komsomolets ne se résume pas à un problème bilatéral entre Oslo et Moscou. D’autres réacteurs reposent sous les mers arctiques — le sous-marin K-27 a été immergé en mer de Kara — et des flottes nucléaires reprennent leurs activités dans ces eaux. L’épave du Komsomolets est aussi, et surtout, la sépulture de quarante-deux hommes. Ce double statut — tombe et source potentielle de contamination — complique chaque décision scientifique autant que politique.
La prochaine campagne de surveillance devra tenter d’expliquer l’alternance inexpliquée des émissions radioactives, une question que les données de 2019 ont posée sans encore y répondre.
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