Le 13 juillet dernier, des conservateurs agenouillés sur le sol d’un laboratoire de fouilles en Turquie dégageaient minutieusement deux blocs de calcaire poussiéreux. Sous leurs pinceaux apparaissait, centimètre après centimètre, le visage solennel d’un homme aux longs cheveux coiffés, aux favoris soigneusement sculptés — couché face contre terre depuis peut-être deux millénaires, utilisé comme simple pavé d’une voie romaine à colonnades.
La statue, haute de plus de 2,10 mètres et brisée en deux morceaux, avait été découverte en mai sur l’ancien site de Sardis, capitale de l’empire lydien, dans l’ouest de la Turquie actuelle. Elle soulève aujourd’hui une question vertigineuse : si une sculpture aussi exceptionnelle a servi de remblai, que peut-elle encore révéler sur un sanctuaire dont on ne connaît que le nom ?
Une avenue romaine cachait un trésor lydien vieux de 2 500 ans
Les fouilles sont menées par l’Archaeological Exploration of Sardis (AES), programme conjoint des universités Harvard et Cornell actif sur le site depuis 1958. En examinant une grande avenue à colonnades de l’époque romaine, les archéologues ont mis au jour la sculpture à l’endroit précis où elle avait été réemployée comme matériau de construction, face contre terre, par des bâtisseurs indifférents à sa valeur artistique.
Nicholas Cahill, directeur de terrain de l’AES et professeur d’art grec et romain à l’université du Wisconsin-Madison, qualifie la trouvaille de rarissime : de telles sculptures monumentales datant de cette période subsistent en très petit nombre dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Selon lui, la pièce « éclaire d’un jour nouveau les arts lydiens et le rapport de ce peuple à son propre passé ».
Un vêtement sans équivalent dans la sculpture antique connue
La statue représente un homme à la stature rigide, vêtu d’un chiton — tunique légère d’origine grecque — superposé d’un manteau croisé en diagonale et d’un vêtement local aux plis horizontaux très fins. Ce dernier motif n’avait jamais été observé sur une sculpture antique comparable. Bahadir Yildirim, administrateur de l’expédition et responsable adjoint du terrain pour les Harvard Art Museums, souligne que cette draperie sous-jacente constitue un unicum absolu dans le corpus connu.
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La posture et la coiffure évoquent les kouroi grecs archaïques du VIe siècle avant notre ère. Pourtant, les veines saillantes et certains détails anatomiques trahissent une réalisation plus tardive, située entre 470 et 450 avant notre ère — soit au tout début de la période classique grecque. Le sculpteur maîtrisait donc les tendances contemporaines tout en habillant son personnage de codes vestimentaires vieux d’un siècle.
Sardis sous domination perse : une identité lydienne délibérément revendiquée
Au moment où la statue a été créée, Sardis n’était plus la capitale indépendante de l’empire lydien. La cité était passée sous domination perse achéménide et fonctionnait comme centre provincial majeur. Or la sculpture ne porte aucune trace d’influence iranienne. Elle se présente au contraire comme une œuvre résolument tournée vers la tradition locale.
Pour Nicholas Cahill, ce mélange de références révèle un artiste d’une sophistication rare. Il connaissait les conventions grecques — qui auraient représenté un jeune homme nu, pratique étrangère aux Lydiens et aux autres peuples d’Anatolie — mais a choisi de vêtir sa figure selon des codes anciens. Les Lydiens semblent ainsi s’être délibérément approprié leur propre héritage face à la pression culturelle des empires qui les entouraient.
Le sanctuaire de Cybèle : la piste principale d’un mystère archéologique
L’emplacement d’origine et la fonction exacte du monument restent à ce jour inconnus. L’hypothèse la plus solide rattache la statue au sanctuaire de Cybèle, la déesse mère lydienne par excellence — jamais localisé physiquement, mais décrit dans plusieurs sources littéraires antiques comme l’un des plus importants de Sardis.
Susanne Ebbinghaus, conservatrice d’art antique aux Harvard Art Museums, rappelle qu’il était courant, pour des personnages fortunés ou des dirigeants, de placer leur effigie auprès d’une divinité afin de se rendre visibles à leurs concitoyens tout en légitimant leur autorité par ce lien sacré. Voici les éléments que les chercheurs s’efforcent désormais d’établir :
- L’identité du personnage représenté — dignitaire, prêtre ou donateur privé
- La localisation exacte du sanctuaire de Cybèle à Sardis
- La présence éventuelle de traces de pigments, la statue ayant probablement été peinte à l’origine
- Le contexte précis de sa réutilisation comme pavé romain
- Les liens stylistiques avec d’autres sculptures lydiennes connues
L’équipe de conservation nettoie actuellement la surface dans l’espoir de préserver les infimes traces de couleur encore visibles, en vue d’une analyse chromatique détaillée.
Une civilisation lydienne longtemps racontée par ses voisins grecs
Les Lydiens ont dominé l’ouest de l’actuelle Turquie du milieu du VIIe au milieu du VIe siècle avant notre ère. Ils n’ont laissé que peu de sources écrites autonomes : l’essentiel de leur histoire nous est parvenu filtré par les récits grecs et romains, qui les décrivaient volontiers comme des « barbares » venus d’Orient. Les fouilles archéologiques menées à Sardis depuis 1958 — initiées par George M. A. Hanfmann, professeur à Harvard et conservateur au Fogg Art Museum — ont progressivement corrigé cette image, révélant une cité raffinée, reconnue dans l’Antiquité pour ses parfums, ses textiles précieux et son art de vivre.
Le site de Sardis a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO l’an dernier. Il bénéficie du soutien du ministère turc de la Culture et du Tourisme ainsi que des Harvard Art Museums. Une fois la restauration achevée, les deux fragments seront réunis et l’œuvre exposée dans un musée archéologique turc, aux côtés d’autres découvertes issues des mêmes fouilles.
L’analyse de la statue se poursuit, et les chercheurs n’excluent pas que d’autres éléments architecturaux de l’avenue romaine dissimulent encore des vestiges lydiens réemployés — ce qui pourrait, à terme, permettre de localiser enfin le sanctuaire de Cybèle.
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