En 1958, une explosion de 18 kilotonnes souffla l’île de Runit, creusant un cratère de 10 mètres de profondeur dans le sol corallien de l’atoll d’Enewetak. Un nuage en champignon monta à 6 kilomètres de hauteur. Vingt ans plus tard, les ingénieurs de l’armée américaine regardèrent ce trou et y virent une solution simple : le remplir, le couvrir d’une dalle de béton, et tourner la page.
Cette page refuse de se tourner. En 2026, des fissures courent sur le dôme de Runit, dit The Tomb — le Tombeau. Le niveau de la mer monte. Et environ 600 personnes vivent sur un atoll dont le lagon se trouve à peine à 30 kilomètres d’une structure que ses propres concepteurs n’ont jamais conçue pour durer.
Un cratère de guerre transformé en dépôt de déchets radioactifs
Entre 1946 et 1958, les États-Unis ont procédé à 67 essais nucléaires à Bikini et Enewetak. Sur ce seul atoll, 43 détonations ont eu lieu. L’essai baptisé Cactus, dernier de la série sur Runit, créa le cratère qui allait devenir le cœur du problème. Plus de 300 Marshallais avaient été expulsés de leurs terres pour permettre ce programme ; ils n’ont jamais vraiment pu y revenir.
De 1977 à 1980, l’armée américaine entreprit ce qu’elle appela un nettoyage. En pratique, elle entassa plus de 120 000 tonnes de sols contaminés et de débris radioactifs collectés dans l’atoll au fond du cratère Cactus. Une dalle de béton de 46 centimètres d’épaisseur fut coulée par-dessus. Le dôme ainsi formé mesure 115 mètres de large. Son surnom, The Tomb, évoque une fermeture définitive — sauf qu’aucun fond étanche ne fut jamais posé. La structure repose directement sur des sédiments coralliens poreux, perméables à l’eau, ouverts aux marées.
Robert Celestial, ancien chauffeur de l’armée américaine, a décrit sa propre expérience sur le chantier, relayée par ABC News. Il transportait des terres qualifiées de « contaminées » vers Runit sans comprendre ce qu’il manipulait, croyant avoir affaire à des débris de guerre ordinaires. Ce n’est que plus tard qu’il a saisi la nature de ce paysage façonné par les essais nucléaires. Il a ensuite souffert de problèmes de santé durables. Son témoignage illustre une gestion conduite dans l’opacité, à la hâte, sur un territoire déjà sacrifié.
Des fissures qui inquiètent au-delà du vieillissement normal
Le béton vieillit. Exposé au sel, à l’humidité du Pacifique et aux variations de température, il se fissure. Le département américain de l’Énergie qualifie les craquelures visibles sur le dôme de compatibles avec un vieillissement ordinaire. Mais plusieurs chercheurs qui suivent le site depuis des années refusent cette lecture rassurante.
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Arjun Makhijani, ingénieur nucléaire et président de l’Institute for Energy and Environmental Research, est direct : « Aucune structure en béton ne peut tenir même une fraction de la durée de dangerosité du plutonium 239. Or des fissures apparaissent déjà avant même le demi-siècle. » Le plutonium 239 a une demi-vie de 24 100 ans. La dalle, elle, a été coulée il y a moins de 50 ans.
Le problème le plus grave n’est pourtant pas au-dessus du sol. Il est en dessous. Le dôme n’ayant pas de fond étanche, l’eau souterraine circule librement à travers le substrat corallien avec les marées, entrant et sortant de la structure. Cette circulation permanente peut entraîner des matériaux contaminés jusqu’au lagon — sans qu’aucune rupture spectaculaire de la dalle soit nécessaire.
Ivana Nikolic-Hughes, chimiste à Columbia University et présidente de la Nuclear Age Peace Foundation, s’est rendue sur place en 2018 pour effectuer des prélèvements. Ses équipes ont relevé des niveaux élevés de radiation dans des sols situés à l’extérieur du dôme et mis en évidence des quantités significatives de cinq radionucléides distincts hors de la structure. Ces résultats ne prouvent pas que tout provient du dôme seul, mais ils montrent que la contamination ne reste pas cantonnée à un point fixe : il faut raisonner à l’échelle du système entier, sol, lagon et eaux souterraines compris.
La montée des eaux transforme une fragilité ancienne en danger immédiat
Pendant des décennies, Runit a symbolisé une dette du passé lointain. Le changement climatique en fait un risque du présent immédiat. Une étude menée en 2024 par le Pacific Northwest National Laboratory pour le département américain de l’Énergie identifie deux mécanismes majeurs de dispersion future des radionucléides : les surcotes de tempête et l’élévation graduelle du niveau marin.
La géographie rend cette menace très concrète. La majeure partie de l’île de Runit se situe à environ 2 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une hausse d’un mètre d’ici 2100, niveau envisagé pour les îles Marshall, suffit à comprendre l’enjeu. Sur un atoll aussi bas, la mer n’a pas besoin de submerger totalement le dôme pour aggraver son dysfonctionnement : il lui suffit d’augmenter la pression sur les nappes phréatiques, de favoriser les intrusions salines et d’amplifier les échanges d’eau sous la structure. Les grandes marées et les tempêtes deviennent alors des accélérateurs de contamination.
Ivana Nikolic-Hughes souligne que le dôme se trouve à un peu plus de 30 kilomètres des habitants qui utilisent quotidiennement le lagon pour la pêche et les déplacements. Environ 300 personnes vivent aujourd’hui sur l’île d’Enewetak, et quelque 600 sur l’ensemble de l’atoll, selon ABC News. Le risque n’est pas abstrait. Il touche un espace de vie.
Ce que contient vraiment le dôme reste partiellement inconnu
Le débat ne porte pas uniquement sur le niveau du risque. Il porte aussi sur la qualité — et l’exhaustivité — des informations disponibles. Ivana Nikolic-Hughes soupçonne la présence possible de débris d’essais ratés et de matériaux non entièrement documentés à l’intérieur du dôme, sans pouvoir le confirmer. L’inventaire exact du contenu du site n’a jamais été rendu public de manière complète.
Le département américain de l’Énergie maintient que la contamination imputable au dôme resterait faible par rapport à celle déjà présente dans le lagon. Nikolic-Hughes retourne l’argument : « S’il y a tellement plus de déchets dans le lagon, pourquoi avoir construit un dôme ? » La logique de la question est difficile à esquiver.
Un héritage politique que les îles Marshall portent seules
Le Compact of Free Association, signé lors de l’indépendance des îles Marshall en 1986, a réglé juridiquement les réclamations liées au programme nucléaire américain. Dans les faits, il a laissé au gouvernement marshallais la charge d’un problème qu’il dit ne pas avoir les moyens techniques ni financiers de traiter seul. Cette asymétrie profonde explique une grande partie de la tension persistante autour de Runit.
Les conséquences humaines sont documentées, même si elles l’ont été tardivement. L’Atomic Heritage Foundation a recensé de nombreux vétérans américains ayant souffert de cancers et de fragilité osseuse après leur passage à Enewetak. Ces hommes n’ont d’ailleurs été reconnus officiellement comme « atomic veterans » qu’en 2023. Jack Niedenthal, ancien ministre marshallais de la Santé, résume le sentiment local sans détour : « Le dôme reste un monument de l’erreur américaine. »
Les responsabilités contestées, les lacunes de l’inventaire, les fissures qui s’élargissent et la mer qui monte dessinent ensemble une équation que ni le béton ni les accords juridiques ne suffisent à résoudre — et que l’étude de 2024 du Pacific Northwest National Laboratory laisse explicitement ouverte pour les décennies à venir.
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