Le 17 avril 2026, une revue publiée dans Frontiers in Astronomy and Space Sciences a posé une question qui semblait encore relever de la fiction il y a dix ans : et si des champignons ordinaires — ou presque — pouvaient transformer la poussière stérile de Mars en substrat capable de nourrir des astronautes ? Camila Maistro Patreze, chercheuse à l’université fédérale de l’État de Rio de Janeiro, a piloté ces travaux en collaboration avec des chercheurs américains, rassemblant pour la première fois une vue d’ensemble des espèces fongiques candidates à cette mission.
Derrière l’hypothèse se cachent des obstacles colossaux : un sol saturé en fer à des concentrations 1 240 fois supérieures à ce que supportent la plupart des cultures, des perchlorates toxiques, une absence quasi totale d’azote, de phosphore et de potassium. La question centrale que pose cette étude est simple mais vertigineuse — peut-on transformer ce régolithe hostile en terre vivante, sans rien importer depuis la Terre ?
Un régolithe martien hostile à toute forme de culture classique
Le sol de Mars et de la Lune n’est pas une simple terre pauvre. Son pH fortement alcalin bloque physiquement l’accès aux nutriments essentiels. L’aluminium, le manganèse et les perchlorates s’y accumulent à des niveaux létaux pour les végétaux. Quant au fer, ses concentrations dépassent de 1 240 fois le seuil toléré par la majorité des plantes cultivées.
À cela s’ajoutent l’absence d’azote assimilable, un déficit critique en phosphore et en potassium, et une structure granulaire qui ne retient ni l’eau ni les matières organiques. Aucun amendement chimique classique ne pourrait corriger l’ensemble de ces déséquilibres sans un approvisionnement massif depuis la Terre — ce qui, à environ 20 000 dollars le kilogramme de fret acheminé vers la station spatiale internationale, est économiquement intenable.
Comment les mycorhizes et autres champignons contournent ces blocages
Les mycorhizes à arbuscules constituent le premier levier identifié par l’équipe de Patreze. Ces champignons prolongent les racines des plantes à l’échelle microscopique, multipliant la surface de contact avec le substrat et rendant le phosphore assimilable malgré le pH alcalin. Ils produisent également de la glomaline, une glycoprotéine qui agrège les particules de régolithe et piège les métaux lourds.
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D’autres genres agissent par voie chimique. Penicillium et Aspergillus solubilisent les phosphates en sécrétant des acides organiques. Aspergillus tubingensis a démontré sa capacité à produire de l’acide oxalique suffisant pour abaisser le pH d’un simulant de régolithe en seulement cinq jours. Trichoderma, lui, améliore la structure physique du substrat et réduit le stress environnemental des plantes hôtes. Enfin, plusieurs espèces libèrent des sidérophores, des molécules spécialisées dans la capture du fer et de l’aluminium, réduisant ainsi leur toxicité.
Des spores déjà présentes sur l’ISS — et capables de survivre dans le vide
Ce qui renforce la crédibilité de cette piste, c’est que plusieurs de ces genres ont déjà été isolés à bord de la station spatiale internationale, identifiés par métagénomique ou culture directe. Aspergillus, Penicillium et Trichoderma figurent parmi les espèces recensées sur l’ISS. Leur simple présence en milieu spatial suggère une préadaptation aux conditions extraterrestres — sans que personne ne l’ait planifié.
Sur la plateforme d’exposition externe EXPOSE-R, des spores de Trichoderma longibrachiatum ont résisté près de deux ans à l’extérieur de la station, dans le vide spatial. Environ 30 % d’entre elles ont survécu, sous protection partielle contre les radiations. Le champignon extrémophile Cryomyces antarcticus, issu des déserts froids de l’Antarctique, va encore plus loin : sa production de mélanine lui confère une résistance aux UV intenses qui rendrait tout autre organisme stérile en quelques heures.
Les résultats expérimentaux les plus prometteurs à ce jour
Les données de laboratoire commencent à dépasser le stade théorique. Des pois chiches cultivés dans un simulateur de régolithe lunaire, inoculés avec des mycorhizes et du lombricompost, ont non seulement germé, mais fleuri et produit des graines. C’est une étape symboliquement importante : fermer le cycle végétatif complet sur un substrat artificiel reproduisant les conditions lunaires.
Ces résultats alimentent directement le programme Moon to Mars de la NASA, qui intègre désormais le concept ISRU — utilisation des ressources in situ — comme axe stratégique pour les missions de longue durée. Produire de la nourriture sur place plutôt que de la transporter réduirait les coûts de manière drastique et constituerait une condition nécessaire à toute présence humaine durable au-delà de la Terre.
Ce qu’il reste à valider avant les premières missions habitées vers Mars
Malgré ces avancées, plusieurs points critiques n’ont pas encore été testés en conditions réelles. L’étude de Patreze et de son équipe identifie clairement les lacunes restantes :
- Aucun test n’a encore été conduit sur du vrai régolithe martien ou lunaire — uniquement sur des simulants terrestres.
- La biosécurité des souches fongiques en milieu habité reste à évaluer : certains champignons peuvent être pathogènes ou produire des mycotoxines.
- La réaction de ces espèces aux radiations cosmiques non filtrées, en surface martienne, est encore inconnue.
- L’interaction entre plusieurs espèces fongiques combinées n’a pas été modélisée à grande échelle.
- L’efficacité sur des cycles agricoles complets — plusieurs générations de plantes — reste à mesurer.
Les premières missions habitées vers Mars pourraient décoller après 2035. D’ici là, les agences spatiales devront statuer sur quelles souches embarquer, dans quelles conditions les conserver, et comment les activer en arrivant sur place — des décisions qui conditionnent directement la faisabilité d’une alimentation autonome hors de la Terre.
Si les tests sur du vrai régolithe confirment ce que les simulants ont montré, la mycologie spatiale pourrait devenir une discipline aussi fondamentale pour l’exploration humaine que la propulsion ou la protection thermique.
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