Dans un laboratoire de Bordeaux, une chercheuse saisit une mûre entre deux doigts, la croque, et note dans son carnet : aucun pépin, texture identique à la variété sauvage, goût légèrement plus sucré. Ce n’est pas une mutation naturelle après des décennies de sélection traditionnelle. C’est le résultat de trois ans de travail avec des ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9, financés par un consortium agroalimentaire dont les noms pèsent des milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.
Partout en Europe et en Amérique du Nord, les grands groupes alimentaires accélèrent leurs programmes d’édition génomique sur les petits fruits, les cerises, les agrumes et même les raisins. La promesse commerciale est considérable — des fruits plus faciles à manger, moins coûteux à transformer, plus résistants au transport. Mais derrière cette course technologique, une question fondamentale reste ouverte : que devient le cadre réglementaire français, et les consommateurs ont-ils leur mot à dire ?
Ce que CRISPR permet que la sélection classique ne pouvait pas faire en moins de 30 ans
La sélection végétale traditionnelle procède par croisements successifs sur des générations entières de plants. Pour obtenir une cerise naturellement sans noyau réduit, les obtenteurs comptaient autrefois sur des cycles de 15 à 25 ans. CRISPR-Cas9 coupe ce délai à 3 ou 4 ans en ciblant directement les gènes responsables du développement du noyau ou des pépins, sans introduire d’ADN étranger dans la plante.
C’est précisément ce point — l’absence d’ADN exogène — que les partisans de la technologie brandissent pour distinguer l’édition génomique des OGM classiques. Selon l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), plusieurs équipes françaises travaillent déjà sur la vigne, la fraise et le pommier avec des outils CRISPR, dans le cadre de programmes publics validés par le Haut Conseil des biotechnologies.
Les géants de l’agroalimentaire qui financent la course aux fruits « sans »
Du côté industriel, les investissements sont massifs. Des groupes américains comme Driscoll’s, leader mondial de la fraise et de la mûre, ont annoncé des partenariats avec des start-up de biotechnologie végétale spécialisées dans CRISPR. En Europe, plusieurs acteurs de la grande distribution et de la transformation fruitière — dont certains opèrent en France sous des marques de distributeur familières — financent discrètement des programmes similaires.
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L’objectif n’est pas seulement le confort du consommateur. Une mûre sans pépin se transforme industriellement avec 20 à 30 % de pertes en moins. Une cerise sans noyau élimine une étape mécanique coûteuse dans les chaînes de confiserie et de pâtisserie. « La valeur ajoutée est double : elle touche la chaîne de production et l’expérience consommateur », a déclaré Étienne Girard, directeur des programmes végétaux chez un cabinet de conseil spécialisé en innovation agroalimentaire basé à Lyon.
Le règlement européen de 2025 sur les NGT : ce qui change pour la France
Le cadre légal a évolué de façon décisive. En février 2025, le Parlement européen a adopté le règlement sur les nouvelles techniques génomiques (NGT), qui distingue deux catégories de plantes éditées. Les plantes dites « NGT 1 », dont les modifications auraient pu survenir naturellement ou par sélection classique, sont désormais exemptées de la procédure d’autorisation OGM classique au sein de l’Union européenne.
En France, la transposition de ce règlement alimente un débat vif entre le ministère de l’Agriculture et les organisations de défense des consommateurs. Foodwatch France et la Confédération paysanne ont toutes deux demandé, dans des courriers adressés au ministère en avril 2025, que l’étiquetage reste obligatoire pour tout fruit issu d’une technique NGT, quelle que soit la catégorie. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) n’a pas encore publié ses lignes directrices nationales d’application.
Pourquoi une partie des chercheurs français reste prudente
Tous les scientifiques ne partagent pas l’enthousiasme des industriels. Certains généticiens des plantes soulignent que la suppression d’un caractère comme le noyau ou le pépin peut avoir des effets en cascade sur d’autres traits : teneur en antioxydants, résistance aux pathogènes, aptitude à la pollinisation. « On modifie un gène, mais un gène n’agit jamais seul », a rappelé la professeure Sylvie Jouan, chercheuse en génétique végétale à l’université de Rennes, lors d’un colloque organisé par l’Académie d’agriculture de France en mars 2025.
Cette prudence se reflète dans les délais imposés par l’Inrae pour ses propres essais en plein champ : aucun fruit édité par CRISPR ne sera commercialisé sous label public français avant des évaluations d’impact sur au moins deux cycles de culture complets, soit une échéance réaliste autour de 2028.
Ce que les consommateurs français peuvent attendre dans leurs rayons, et quand
À court terme — horizon 2026-2027 — les premiers fruits issus de techniques NGT disponibles en France proviendront vraisemblablement d’importations américaines ou canadiennes, où la réglementation est déjà plus permissive. Les producteurs français, eux, restent soumis au cadre européen en cours de stabilisation.
Voici les principales cultures fruitières sur lesquelles des programmes CRISPR sont officiellement documentés à ce jour :
- Mûre et framboise (suppression ou réduction des pépins)
- Cerise douce (réduction ou élimination du noyau)
- Raisin de table (résistance au mildiou, réduction des pépins)
- Fraise (fermeté accrue, durée de conservation prolongée)
- Tomate cerise (teneur en lycopène augmentée, bien que la tomate soit botaniquement un fruit)
Pour l’heure, aucun de ces produits n’affiche en rayon français une mention indiquant une modification génomique. La DGCCRF a confirmé en juin 2025 que des contrôles d’étiquetage spécifiques aux NGT seraient intégrés à son programme d’inspection annuel à partir de janvier 2026.
La décision clé que Bruxelles doit encore rendre sur l’étiquetage NGT
Le règlement NGT de 2025 a délégué à la Commission européenne la rédaction d’un acte délégué précisant les modalités concrètes d’étiquetage pour les plantes NGT 1. Cet acte, initialement attendu pour le printemps 2025, accuse plusieurs mois de retard en raison de désaccords entre États membres sur le seuil de traçabilité applicable aux semences.
Tant que cet acte délégué n’est pas publié au Journal officiel de l’Union européenne, les producteurs et distributeurs français opèrent dans une zone grise juridique partielle. Les associations de consommateurs ont saisi le Conseil d’État français pour demander une clarification anticipée sur les obligations nationales en vigueur dans l’intervalle.
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