Un soir de juillet à Lyon, les riverains du quartier de la Croix-Rousse ont sorti leurs téléphones, incrédules. Un son strident et continu envahissait les platanes — ce vacarme que l’on associe instinctivement à la Camargue ou aux garrigues héraultaises. Des cigales, à Lyon. Les réseaux locaux se sont enflammés, les journaux ont relayé l’étonnement, et la conclusion s’est imposée presque d’elle-même : le changement climatique pousse les cigales vers le nord.
Sauf que cette explication, aussi séduisante soit-elle, est très largement fausse. Stéphane Puissant, cicadologue au Muséum d’Histoire naturelle de Dijon et chercheur associé au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), consacre sa carrière à ces insectes que tout le monde croit connaître et que presque personne ne comprend vraiment. Ce qu’il a à dire remet en cause à peu près tout ce que l’on croyait savoir sur elles.
Les cigales ne « chantent » pas — et la plupart sont inaudibles à l’oreille humaine
Premier point à corriger : le mot « chant ». Les mâles cigales ne chantent pas, ils cymbalisent. Ils utilisent des organes spécialisés appelés cymbales, uniquement dédiés à la production sonore. Cette nuance n’est pas qu’affaire de vocabulaire — elle dit quelque chose de fondamental sur la physiologie de l’animal.
Deuxième point, plus surprenant encore : l’oreille humaine, qui perçoit au mieux les fréquences autour de 2 000 hertz, ne capte qu’une fraction des cigales existantes. Les grandes espèces emblématiques du Midi, comme Cicada orni ou Lyristes plebejus, sont bien dans cette gamme. Mais la majorité des espèces mondiales sont plus petites et émettent des fréquences bien plus hautes, parfois de véritables ultrasons. Pour les repérer, il faut des détecteurs spécialisés. Passé la quarantaine, précise Puissant avec une pointe d’autodérision, même les entomologistes aguerris n’entendent plus grand-chose sans appareillage.
Quant à la puissance sonore, elle peut être proprement sidérante : certaines cigales australiennes dépassent 145 décibels, soit davantage qu’un avion à réaction au décollage.
Leur vie secrète : plusieurs années enfouies sous terre, parfois vingt ans
Ce que les gens ignorent presque systématiquement, c’est que la cigale est avant tout un insecte souterrain. Les larves s’enfouissent dans le sol dès leur éclosion et s’y nourrissent de la sève des racines des plantes. Elles y restent un an ou deux pour les petites espèces, quatre à cinq ans en moyenne pour les grandes espèces du sud de la France comme Cicada orni — avec des variations pouvant aller de deux à dix ans selon les conditions.
Les cas les plus extrêmes se trouvent en Amérique du Nord. Les cigales périodiques du genre Magicicada passent typiquement treize ou dix-sept ans sous terre. L’espèce Okanagana synodica, présente dans le sud des États-Unis, peut quant à elle s’y terrer une vingtaine d’années. Une fois sorties, ces cigales ne vivent plus qu’une semaine ou deux — le temps de se reproduire, puis elles meurent. La femelle aura pondu ses œufs sur les végétaux proches, les larves tomberont à terre et le cycle recommencera.
Certaines espèces ne sont visibles que deux à trois semaines dans l’année entière. Voilà pourquoi les étudier exige à la fois une connaissance fine et une réactivité presque sportive.
Pourquoi on entend des cigales à Lyon ou dans l’Oise — et pourquoi le changement climatique n’est pas la bonne réponse
Des médias locaux français ont rapporté avec étonnement la présence de cigales à Lyon en juillet 2025, ou encore dans l’Oise en 2024. L’explication climatique s’est imposée spontanément. Stéphane Puissant la nuance fortement.
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Les cigales, souligne-t-il, ne se déplacent presque pas. Des chercheurs portugais et espagnols ont mesuré les capacités de déplacement de diverses populations : elles sont très faibles, et d’autant plus réduites que les milieux sont perturbés. Les cigales ne « migrent » pas vers le nord au gré des canicules.
Le cycle pluriannuel, premier facteur d’explication
Les grandes espèces passant plusieurs années sous terre peuvent simplement passer inaperçues lors d’années creuses, puis réapparaître en nombre lors d’années fastes. Un habitant peut très bien avoir entendu Tibicina haematodes, la cigale rouge, il y a cinq ans sans y avoir prêté attention, et être surpris de la retrouver aujourd’hui. La dynamique des populations est naturellement cyclique, influencée par la ressource alimentaire et les conditions hygrothermiques lors de l’émergence des larves.
Les plantes importées du Sud, second facteur — et le plus préoccupant
Un phénomène plus inquiétant existe parallèlement. Des amateurs de jardinage du nord de la France achètent des oliviers ou d’autres végétaux méditerranéens en pot. Dans la terre de ces pots peuvent se trouver des larves de cigales encore souterraines, qui émergent un été, cymbalisent, puis disparaissent. C’est ainsi qu’on observe ponctuellement Cicada barbara en France — une espèce dont l’aire naturelle s’étend du Maghreb à la moitié sud de la péninsule ibérique. Sa présence en France n’est pas naturelle. Près de chaque signalement, on retrouve presque toujours une serre, une pépinière ou une plantation récente.
Puissant l’a vérifié lui-même : il y a quelques années, plusieurs mâles de Cicada orni cymbalisaient dans les platanes du Jardin de l’Arquebuse, au Muséum de Dijon. Trois ans plus tard, l’espèce avait disparu. Sous le climat bourguignon, les œufs n’avaient pas éclos, ou la reproduction avait échoué.
Découvrir de nouvelles espèces : une réalité bien moins exceptionnelle qu’on ne le croit
Puissant estime qu’il existe probablement trois à cinq fois plus d’espèces de cigales dans le monde que celles actuellement répertoriées. Lors d’une mission de quinze jours dans le nord-ouest de l’Espagne menée récemment avec un collègue suisse et un collègue français — tous spécialistes du genre Cicadetta — des découvertes survenaient tous les deux ou trois jours. Ces petites cigales de moins de deux centimètres, farouches, endémiques, émettant à la limite des ultrasons, restent parmi les insectes les moins connus au monde.
En France métropolitaine, on recense aujourd’hui 21 espèces, dont certaines sous-espèces géographiquement délimitées comme Tibicina corsica corsica en Corse ou Cicadetta brevipennis litoralis, décrite par Puissant et son collègue suisse Thomas Hertach dans les Pyrénées-Orientales. Cette dernière, cigale d’arrière-dune vivant dans les sansouïres, est aujourd’hui très menacée par la pression touristique sur le littoral.
En 2007, Puissant et son confrère Jérôme Sueur, chercheur au MNHN, ont décrit une espèce entièrement nouvelle pour la science en région parisienne : la cigale fredonnante, dont l’émission sonore est à peine audible, très hachée et très courte. La cigale marteau, décrite avec l’éminent spécialiste Michel Boulard, constitue quant à elle un cas à part : avec sa tête à yeux pédonculés rappelant le requin marteau, elle forme à elle seule une tribu nouvelle pour la science. Elle n’a été observée que dans les dépendances abandonnées d’un vieux temple bouddhiste au sud de la Thaïlande.
La cymbalisation : un langage codé que la femelle déchiffre avec une précision remarquable
Ce que l’oreille humaine perçoit comme un brouhaha uniforme est en réalité une communication structurée et sophistiquée. La femelle localise d’abord les mâles grâce aux basses fréquences de leur cymbalisation, qui portent à travers le feuillage. Elle affine ensuite sa géolocalisation grâce aux hautes fréquences, inaudibles pour nous.
Chaque espèce possède une cymbalisation nuptiale qui lui est propre, ce qui permet aux femelles d’identifier leurs conspécifiques même en présence de plusieurs espèces dans un même milieu. Le chercheur Jérôme Sueur a montré, dans ses travaux au Mexique, que des espèces cohabitant dans un même environnement répartissent leur activité à des heures différentes ou utilisent des fréquences distinctes pour éviter les interférences.
Certains mâles, chez Tibicina haematodes notamment, adoptent même une stratégie dite des mâles satellites : ils se positionnent silencieusement à côté d’un mâle cymbalisant, attendant que la femelle attirée par ce dernier s’approche, pour l’intercepter. Le mâle qui a fourni l’effort de cymbalisation n’en recueille pas nécessairement le bénéfice.
Quant aux cigales qui semblent cymbaliser en continu, une analyse acoustique fine révèle des microcoupures de moins d’une seconde, imperceptibles à l’oreille mais parfaitement visibles sur un logiciel d’analyse du son. C’est pendant ces silences infimes que les mâles évaluent la distance qui les sépare les uns des autres — un niveau d’organisation que l’on commence à peine à mesurer.
La technique du snapping : comment un claquement de doigts permet de capturer une cigale au sommet des arbres
Pour étudier des espèces perchées à 10 ou 15 mètres de hauteur, émettant à la limite des ultrasons et de la taille d’une grosse mouche, les cicadologues ont dû développer des techniques spécifiques. L’une d’elles, apprise de collègues néo-zélandais et australiens par Puissant lui-même, s’appelle le snapping — le claquement de doigts.
Le principe repose sur l’imitation du battement d’ailes que font les femelles de certaines espèces pour signaler leur position aux mâles. En claquant des doigts au bon rythme — calé sur les accentuations de la cymbalisation du mâle, détectée via un amplificateur d’ultrasons — le chercheur amène le mâle à se rapprocher. Une fois capturé, le spécimen peut devenir un « type », c’est-à-dire un spécimen de référence déposé dans une collection scientifique d’un Muséum national, conformément au code international de nomenclature zoologique.
Voici les conditions minimales pour observer et enregistrer une petite cigale en terrain difficile :
- Détecteur d’ultrasons avec amplificateur, pour percevoir les émissions au-delà de la gamme humaine
- Logiciel d’analyse acoustique, pour visualiser les spectrogrammes et identifier l’espèce
- Maîtrise du snapping, avec entraînement préalable sur des enregistrements connus
- Connaissance du calendrier d’émergence de l’espèce cible, souvent réduit à deux ou trois semaines
- Autorisation et protocole de collecte conforme au code de nomenclature zoologique pour tout prélèvement de spécimen
La communication sonore des cigales est également l’un des mécanismes les plus puissants de la spéciation : des populations géographiquement éloignées d’une même espèce développent des cymbalisations suffisamment différentes pour que des femelles issues d’une autre région ne s’accouplent plus systématiquement avec ces mâles. Ce que l’on entend comme un bruit de fond estival est, en réalité, une évolution en train de se produire.
Des pans entiers du comportement des cigales — notamment les vols collectifs de mâles de certaines espèces du genre Cicadetta pour rechercher les femelles — restent encore très mal documentés, et attendent des chercheurs qui n’existent pas encore en nombre suffisant pour les étudier.
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