En 2019, une équipe de chercheurs de l’université de Melbourne s’est frayé un chemin à travers une végétation dense qui avait depuis longtemps englouti la piste forestière. Leur destination : un dispositif expérimental installé entre 1988 et 1990 dans les montagnes de Victoria, en Australie, puis abandonné au début des années 2000. Personne ne l’avait inspecté sérieusement depuis près de deux décennies.
Ce qu’ils ont trouvé sur ces 53 placettes, parmi 4 424 arbres représentant 18 espèces, a de quoi faire réfléchir les sylviculteurs bien au-delà de l’hémisphère Sud. En juillet 2026, la revue Forest Science a publié les résultats complets. La question centrale : quelle méthode d’exploitation forestière produit les arbres les plus robustes, les plus riches en biodiversité — et les plus utiles pour les espèces menacées ?
Sept scénarios sylvicoles testés sur un même massif montagneux
L’expérimentation originale portait sur une forêt de frênes des montagnes née après les grands incendies de 1939. Les forestiers de Victoria avaient alors défini sept scénarios distincts appliqués à ce peuplement unique. Chaque scénario occupait des parcelles de taille variable, entre 6 et 8 hectares pour les coupes rases, et de 0,25 à 2 hectares pour les trouées.
Le protocole comprenait un abattage intégral, plusieurs niveaux d’ouvertures de canopée, deux intensités d’éclaircie — maintenant respectivement 30 % et 50 % du couvert — et des zones témoins laissées intactes. Après huit années de suivi régulier, le programme s’est interrompu au début des années 2000. La forêt a alors repris ses droits sur les chemins d’accès, rendant le site quasiment inaccessible pendant près de vingt ans.
Des eucalyptus de 108 cm de diamètre : ce que l’éclaircie a produit
Les mesures réalisées en 2019 révèlent un contraste saisissant. Dans les secteurs soumis à l’éclaircie, les cinquante individus les plus imposants par hectare affichent un diamètre moyen d’environ 108 cm à hauteur de poitrine. C’est presque le double du diamètre observé dans les parcelles ayant subi une coupe rase ou une simple création de trouées.
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Le mécanisme est cohérent : en réduisant la concurrence entre arbres, l’éclaircie a libéré lumière et ressources pour les sujets conservés. Leurs houppiers se sont élargis, leur croissance s’est accélérée. Pourtant, lors des travaux initiaux, chaque zone traitée avait perdu entre 50 % et 70 % de sa surface terrière. Trente ans plus tard, ce déficit a entièrement disparu. La biomasse totale des parcelles éclairciées représente désormais entre 84 % et 101 % de celle des zones témoins non exploitées.
Ces arbres n’ont pourtant que 80 ans — un âge encore jeune pour cette espèce. L’université de Melbourne estime que certains sujets pourraient dépasser un mètre de diamètre d’ici vingt à trente ans supplémentaires.
Les cavités d’arbres : un indicateur clé pour la faune forestière
Au-delà de la croissance pure, l’étude s’est intéressée à la formation de cavités naturelles dans les troncs — des abris essentiels pour de nombreuses espèces animales. Les résultats suivent une logique de seuil bien précise :
- En dessous de 100 cm de diamètre, la probabilité de trouver une cavité chez un eucalyptus est d’environ 6 %.
- Au-dessus de 150 cm de diamètre, cette probabilité grimpe à près de 50 %.
- Un secteur éclairci offre en moyenne six fois plus de cavités qu’une parcelle soumise à la coupe rase.
Ce différentiel a des conséquences directes sur la faune locale. Les grands arbres creux constituent des refuges rares, que seule une forêt ancienne ou bien gérée peut produire en quantité significative.
L’opossum de Leadbeater, espèce la plus menacée de Victoria, reste difficile à satisfaire
Malgré ces résultats encourageants, le marsupial emblématique de la région illustre les limites de toute solution unique. L’opossum de Leadbeater — l’espèce la plus menacée de Victoria — a bien été détecté par des pièges photographiques dans les secteurs traités par éclaircie. En revanche, aucun individu n’a été observé dans les zones témoins laissées intactes depuis 80 ans.
La raison tient à sa biologie particulière : l’animal dépend non seulement des cavités dans les grands arbres, mais aussi d’un sous-étage dense en acacias. Or, les acacias ne germent qu’après une perturbation du sol ou un incendie. Les parcelles témoins, refermées depuis des décennies, n’en portent plus aucun. C’est une illustration concrète du fait qu’une forêt non exploitée n’est pas automatiquement une forêt favorable à toutes les espèces.
Ce que cet essai unique permet de conclure — et ce qu’il ne permet pas encore
L’équipe de Melbourne est claire sur les limites de son travail. L’essai ne comporte aucune répétition sur un autre secteur du paysage de Victoria, et l’éclaircie n’a été appliquée qu’à deux unités de coupe. Sans dispositif équivalent ailleurs, toute généralisation reste prudente.
Malgré cette réserve, les chercheurs considèrent l’éclaircie comme un outil pertinent pour les peuplements âgés de 40 à 60 ans. C’est dans cette fenêtre que l’intervention semble produire les effets les plus durables sur la structure forestière et la biodiversité associée. La question de savoir si ces résultats se confirment dans d’autres massifs montagneux australiens reste entièrement ouverte — et plusieurs équipes devraient s’en saisir dans les prochaines années.
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