En fouillant les latrines d’un ancien hôpital de Valenciennes, dans le Nord de la France, des archéobotanistes ont mis la main sur quelque chose d’inattendu : un pépin de raisin enfoui dans le remblai d’une fosse d’aisances depuis le XVe siècle. La fosse avait joué son rôle d’archiviste sans le savoir. L’humidité constante et le manque d’oxygène avaient ralenti la décomposition au point que l’enveloppe ligneuse du grain avait préservé son ADN intact, longtemps après que la pulpe eut disparu.
Une équipe dirigée par le généticien Ludovic Orlando, à Toulouse, a séquencé le génome complet de ce pépin daté entre 1400 et 1500. Les résultats, publiés en mars 2026 dans Nature Communications, ont révélé quelque chose que même les spécialistes n’anticipaient pas pleinement : ce raisin médiéval est génétiquement identique au pinot noir qui produit aujourd’hui les grands rouges de Bourgogne.
Un pépin piégé six siècles dans les latrines de Valenciennes
Les latrines médiévales constituent, pour les archéobotanistes, une source documentaire d’une richesse rare. Ce que la fosse d’aisances de l’hôpital de Valenciennes avait englouti, elle l’avait aussi conservé. Graines, noyaux de fruits, restes végétaux de toutes sortes y survivent des siècles dans un équilibre fragile entre l’humidité qui ralentit la décomposition et l’absence d’air qui bloque l’oxydation.
Le pépin en question mesurait quelques millimètres. De la pulpe, il ne restait rien. Mais son enveloppe ligneuse avait suffi à protéger assez de matériel génétique pour que l’équipe toulousaine puisse en reconstituer le génome complet et le comparer aux cépages actuels dans leurs régions clés. Le résultat a tranché net : le raisin qu’un habitant de Valenciennes croquait vers 1450 était, aux mutations mineures près, le même que celui que l’on récolte aujourd’hui en Côte-d’Or.
Le Bouturage : la Technique Millénaire qui a Figé le Pinot Noir
Une telle continuité génétique sur six siècles ne s’explique pas par le hasard. Elle s’explique par le bouturage. Les vignerons ne sèment pas leurs meilleures vignes : ils prélèvent un rameau sur un pied qui leur convient et le replantent directement. La plante obtenue est génétiquement identique à sa mère, un clone au sens strict du terme. Là où le semis brassait les gènes à chaque génération, le bouturage recopie le même individu à l’infini, ou presque.
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Ce geste est bien plus ancien que le Moyen Âge. En comparant les 49 génomes séquencés dans l’étude, Ludovic Orlando et son équipe ont identifié des vignes strictement identiques plantées à des centaines de kilomètres d’écart, et cela dès l’âge du Fer, autour de 500 avant notre ère. Les vignerons gaulois et romains bouturaient déjà leurs meilleurs pieds pour les diffuser d’un domaine à l’autre. Le pinot noir n’a fait que prolonger ce geste pendant près de deux mille ans.
Un rythme d’évolution sans commune mesure avec d’autres plantes cultivées
La comparaison avec d’autres cultures est saisissante. Là où le maïs a traversé des milliers de générations depuis sa domestication en Mésoamérique, le pinot noir n’en compte que cinq à dix depuis ses ancêtres antiques. Ce ralentissement extrême tient entièrement à la reproduction végétative : en supprimant la reproduction sexuée, les vignerons ont, sans le savoir, verrouillé le génome de leur cépage préféré.
Quatre Mille Ans d’Histoire, du Caucase aux Vignobles Bourguignons
Le pépin de Valenciennes n’est qu’une pièce d’un puzzle considérable. L’étude s’appuie au total sur 54 pépins archéologiques, récoltés en France et jusqu’à Ibiza, couvrant près de quatre mille ans d’histoire viticole, de l’âge du Bronze à la fin du Moyen Âge. Les plus anciens, mis au jour près de Nîmes et datés autour de 2000 avant notre ère, proviennent de vignes encore sauvages, proches des lianes qui grimpent aujourd’hui dans les forêts d’Europe.
Au fil des siècles, les cépages ont voyagé et se sont croisés. Les pépins de l’époque romaine portent des signatures génétiques venues de la péninsule ibérique, des Balkans, du Levant et du Caucase, au rythme de la diffusion des plants autour du bassin méditerranéen par les Grecs puis les Romains. Le raisin du XVe siècle referme cette longue trajectoire à l’époque même où Jeanne d’Arc parcourait le royaume de France.
Ce que le Grain de Valenciennes Change pour la Connaissance du Vignoble Français
L’étude publiée dans Nature Communications en mars 2026 apporte plusieurs certitudes nouvelles sur l’histoire du vignoble français. Voici ce qu’elle établit concrètement :
- Le pinot noir cultivé aujourd’hui en Bourgogne est génétiquement identique à celui du XVe siècle retrouvé à Valenciennes.
- Le bouturage était déjà pratiqué de façon systématique dès l’âge du Fer, vers 500 avant notre ère.
- Des vignes génétiquement identiques ont été plantées à plusieurs centaines de kilomètres d’écart dès l’Antiquité, prouvant une diffusion organisée des clones.
- Les plus anciens pépins de l’étude, datés de 2000 avant notre ère et découverts près de Nîmes, appartiennent à des vignes encore sauvages.
- 54 pépins archéologiques au total ont été analysés, couvrant une période de près de 4 000 ans.
Pour Ludovic Orlando, la conclusion est presque vertigineuse : Jeanne d’Arc aurait pu croquer exactement les mêmes grains de pinot noir que ceux que l’on récolte aujourd’hui en Côte-d’Or. Peu de plantes cultivées peuvent en dire autant.
Valenciennes, Nîmes, Ibiza : Pourquoi les Latrines Médiévales Reécrivent l’Histoire du Vin
Derrière la singularité du pépin de Valenciennes se cache une méthode en plein essor. Les fouilles archéologiques de sites médiévaux urbains, et en particulier leurs fosses d’aisances, livrent depuis quelques années un matériel génétique d’une qualité que les botanistes n’espéraient plus trouver. L’hôpital de Valenciennes n’est pas un cas isolé : des pépins provenant d’Ibiza et de plusieurs sites du Sud de la France ont contribué aux 54 génomes séquencés dans l’étude.
La prochaine étape, selon les chercheurs de l’équipe toulousaine, sera d’élargir la base de données à d’autres régions viticoles européennes, notamment l’Alsace et la vallée du Rhône, pour retracer avec plus de précision les routes qu’ont empruntées les cépages entre l’Antiquité et la fin du Moyen Âge.
Si d’autres fosses médiévales livrent leurs secrets avec la même générosité que celle de Valenciennes, l’arbre généalogique du vin français n’a pas fini de se ramifier.
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