Dans une salle communautaire d’Aichi, au Japon, une équipe de chercheurs dépouille en 2022 les dossiers de près de 8 000 personnes âgées suivies depuis trois ans. Les chiffres qui émergent sont inattendus : ceux qui mangeaient du fromage au moins une fois par semaine avaient développé une démence sensiblement moins souvent que les autres. Dans un pays où le fromage reste une denrée quasi exotique, le constat intrigue.
L’étude, publiée en octobre 2025 dans la revue scientifique Nutrients par des chercheurs du Centre national de gériatrie et de gérontologie, de l’université de Niimi et de l’université de Chiba, apporte un éclairage concret sur un enjeu qui dépasse largement les frontières japonaises : comment l’alimentation peut-elle freiner la progression d’une maladie qui touchera, selon l’OMS, plus de 150 millions de personnes d’ici 2050 ?
7 914 Japonais suivis trois ans : comment l’étude a été construite
La cohorte JAGES (Japan Gerontological Evaluation Study), menée de 2019 à 2022, a sélectionné 7 914 personnes de 65 ans ou plus, vivant à domicile et sans antécédents de prise en charge en soins de longue durée. Les participants ont été répartis en deux groupes : ceux consommant du fromage au moins une fois par semaine, et ceux n’en mangeant jamais.
Pour éviter les biais de sélection, les chercheurs ont eu recours à une méthode de propensity score matching. Concrètement, elle permet de rendre les deux groupes statistiquement comparables sur des critères essentiels : âge, sexe, niveau de revenus, degré d’instruction, état de santé perçu et capacités fonctionnelles. La survenue d’une démence a ensuite été mesurée à partir des certifications administratives de l’assurance dépendance japonaise, un indicateur de référence dans ce système de santé.
Au bout de trois ans, 134 consommateurs de fromage (3,4 %) avaient développé une démence, contre 176 non-consommateurs (4,5 %). Soit une réduction du risque relatif de 24 %. Les auteurs sont explicites : il ne s’agit pas de démontrer une causalité, mais d’identifier une association suffisamment robuste pour mériter des investigations approfondies.
Ce que le fromage contient qui pourrait protéger le cerveau
Plusieurs mécanismes biologiques sont avancés pour expliquer ce lien, même si l’étude ne les mesure pas directement. Le fromage est une source notable de vitamine K2, un nutriment liposoluble qui régule la calcification vasculaire. Or, les maladies vasculaires — hypertension, athérosclérose — constituent des facteurs de risque reconnus de démence, notamment de démence vasculaire.
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Le fromage apporte aussi des protéines complètes et des acides aminés essentiels au fonctionnement neuronal. Lors de la fermentation, certains peptides bioactifs se libèrent et pourraient exercer des effets anti-inflammatoires et antioxydants, deux voies biologiques directement impliquées dans le déclin cognitif.
Les fromages fermentés — camembert, brie — contiennent par ailleurs des probiotiques susceptibles de moduler l’axe intestin-cerveau, un lien de plus en plus documenté dans les pathologies neurodégénératives, dont la maladie d’Alzheimer. Nuance importante toutefois : dans cette cohorte japonaise, 82,7 % des participants déclaraient consommer du fromage transformé, moins riche en probiotiques que les fromages affinés. Seulement 7,8 % consommaient des fromages à moisissures blanches. Les bénéfices observés pourraient donc résulter d’effets nutritionnels plus diffus, encore mal cernés.
Une portion par semaine suffit-elle, ou le fromage n’est-il qu’un marqueur d’une alimentation saine ?
La question est légitime. Les consommateurs de fromage de cette étude avaient aussi tendance à manger plus régulièrement des fruits, des légumes, de la viande et du poisson — autant d’aliments associés à un meilleur vieillissement cognitif. L’effet protecteur ne viendrait-il pas simplement d’un régime globalement plus équilibré ?
Pour le tester, les auteurs ont intégré ces habitudes alimentaires dans un modèle statistique complémentaire. Résultat : après ajustement, la réduction du risque passe de 24 % à 21 %. Légèrement atténuée, mais toujours significative. Cela suggère que le fromage joue un rôle propre, au-delà de son statut de simple indicateur d’alimentation équilibrée.
La fréquence de consommation observée est modeste : 72,1 % des participants déclaraient en manger une à deux fois par semaine. Un apport limité qui, à l’échelle d’une population entière, produit un effet mesurable. Les consommateurs présentaient également moins de plaintes mnésiques et de meilleures capacités dans les activités quotidiennes instrumentales — gestion des courses, des finances, préparation des repas —, ce qui pourrait indiquer un meilleur état cognitif de départ, pas entièrement neutralisé par l’analyse statistique.
Ce que cette étude ne peut pas encore prouver
Les auteurs eux-mêmes énumèrent les limites de leurs travaux avec rigueur. En voici les principales :
- La consommation de fromage n’a été évaluée qu’une seule fois, en début d’étude, sans quantification des portions ni suivi de l’évolution dans le temps.
- Les données sur la démence proviennent de fichiers administratifs, et non de diagnostics médicaux cliniques, ce qui empêche de distinguer les différents types de démence.
- L’étude ne tient pas compte des facteurs génétiques, notamment le gène APOE ε4, dont la présence multiplie le risque de maladie d’Alzheimer.
- Le contexte japonais — où la consommation annuelle de fromage est de seulement 2,7 kg par personne, très loin des niveaux européens — limite la transposabilité directe des résultats à des pays où le fromage est déjà largement intégré à l’alimentation quotidienne.
Ce dernier point est capital pour les lecteurs français, grands consommateurs mondiaux de fromage. L’effet protecteur observé au Japon pourrait s’expliquer en partie par le fait qu’une faible variation d’apport produit un impact plus marqué dans une population habituellement peu exposée au produit.
Ce que les chercheurs recommandent pour la suite
Malgré ces réserves méthodologiques, les auteurs estiment que leurs résultats offrent une base sérieuse pour orienter la recherche en santé publique. Ils appellent à des études capables de mesurer les effets propres à chaque type de fromage, d’évaluer la durée et la quantité de consommation sur plusieurs années, et d’explorer les interactions avec d’autres facteurs de risque modifiables — sédentarité, tabac, diabète de type 2.
En France, où la Haute Autorité de Santé publie régulièrement des recommandations sur la prévention du déclin cognitif, ces données japonaises pourraient alimenter de futurs travaux sur le régime alimentaire des seniors. Le Programme national nutrition santé (PNNS) intègre déjà les produits laitiers dans ses repères pour les personnes de plus de 65 ans, à raison de trois à quatre portions quotidiennes — sans référence explicite, à ce jour, aux effets cognitifs spécifiques.
La prochaine étape pour les chercheurs de la cohorte JAGES sera de déterminer si certains fromages fermentés produisent un effet plus marqué que les versions transformées — une distinction qui pourrait, à terme, affiner considérablement les recommandations nutritionnelles destinées aux personnes vieillissantes.
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