Août 1980. Un accrochage à Ouarkziz, dans le sud marocain, change la nature d’un conflit jusque-là mobile. En quelques semaines, les pelleteuses et les bataillons du génie de l’armée marocaine commencent à déplacer des tonnes de sable et de pierre à travers un désert que personne n’avait encore songé à fortifier de cette façon. Ce qui naît là n’a pas de précédent dans l’histoire contemporaine du continent africain.
Sept ans plus tard, en 1987, l’ouvrage est bouclé : près de 2 700 kilomètres de remblai traversent le Sahara occidental du nord jusqu’à Guerguerat, à la frontière mauritanienne. Le territoire est désormais coupé en deux, et la question de savoir qui contrôle quoi — et à quel prix humain — reste posée trente-cinq ans après le cessez-le-feu de 1991.
Six tronçons, sept ans de chantier : comment le mur des sables a pris forme
La construction ne s’est pas faite d’un trait. L’armée marocaine a procédé par étapes, élevant six tronçons successifs, chacun repoussant la ligne défensive un peu plus loin vers l’est et le sud. Le cinquième tronçon seul, achevé en 1985, court sur près de 670 kilomètres — soit plus que la distance séparant Paris de Marseille à vol d’oiseau.
L’ouvrage ne ressemble en rien au mur que l’imaginaire collectif associe à la Chine ou à Berlin. Il s’agit d’un remblai de sable et de pierre haut de deux à trois mètres, parfois doublé d’une deuxième ligne parallèle. Bunkers, tranchées et postes d’observation se succèdent tous les cinq kilomètres environ, chacun tenu par quelques dizaines de soldats. Pour surveiller l’ensemble du tracé, le Maroc a mobilisé jusqu’à 100 000 à 120 000 hommes en phase de montée en puissance.
Sept millions de mines : le danger invisible enfoui dans le sable
La puissance réelle du dispositif ne se voit pas à l’œil nu. Le long du remblai, l’armée marocaine a enfoui environ sept millions de mines antipersonnel et antichar, faisant de cette ligne l’un des champs de mines continus les plus étendus de la planète. Des radars complètent le système de surveillance et scrutent le terrain jusqu’à 60 à 80 kilomètres à l’intérieur des zones tenues par le Front Polisario, si bien qu’un mouvement ennemi est détecté bien avant d’approcher du remblai.
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Le bilan humain de cette contamination est lourd. Entre 1975 et 2013, mines et munitions non explosées ont causé au moins 2 500 victimes parmi les civils — éleveurs nomades, enfants, bergers — selon les relevés établis par les organisations internationales de déminage. La grande majorité de ces victimes vivait du côté oriental de la ligne, là où le bétail et les habitants continuent de payer un tribut régulier aux engins oubliés sous le sable.
Le « triangle utile » : ce que le remblai protège côté marocain
Le tracé n’a rien d’arbitraire. Du côté occidental, sous contrôle marocain, se trouve ce que les géographes appellent le « triangle utile » du territoire : les immenses gisements de phosphate de Bou Craa, acheminés vers la côte atlantique par l’une des plus longues bandes transporteuses du monde, et une façade maritime comptant parmi les zones de pêche les plus poissonneuses d’Afrique. À l’est, le remblai abandonne au Polisario une bande de désert quasi vide.
L’équation est donc claire selon les analystes de la Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental (MINURSO) : en traçant sa ligne aussi loin à l’est, le Maroc a mis à l’abri l’essentiel des ressources économiques du territoire tout en cédant un no man’s land sans valeur stratégique immédiate.
1991, cessez-le-feu, puis rupture en 2020 : une trêve qui vacille
Les armes se sont officiellement tues en septembre 1991, lorsque l’ONU a négocié un cessez-le-feu et promis un référendum d’autodétermination. Ce référendum n’a jamais été organisé. Pendant près de trente ans, le remblai a tenu lieu de frontière de facto, patrouillée des deux côtés, observée par la MINURSO.
En novembre 2020, un accrochage à Guerguerat — là même où le dernier tronçon du mur avait été fermé en 1987 — a rompu la trêve. Le Front Polisario a annoncé la reprise des combats. Depuis lors, la situation reste formellement en état de guerre, même si les opérations militaires demeurent sporadiques et de faible intensité.
Déminage au ralenti : des centaines de kilomètres de terrain encore piégés
Les équipes de déminage mandatées par l’ONU ont repris leurs opérations dans le secteur est en mai 2023, puis dans le sud en janvier 2024. L’avancée reste lente au regard de l’étendue du problème :
- Des centaines de kilomètres de terrain restent contaminés le long du remblai.
- Les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf, en Algérie, accueillent des dizaines de milliers de personnes dont la mobilité est directement conditionnée par la présence des mines.
- Les éleveurs nomades qui traversaient jadis librement ce désert ne peuvent plus emprunter des couloirs de transhumance vieux de plusieurs siècles.
- Le financement international des opérations de déminage reste insuffisant au regard de l’ampleur du chantier, selon les rapports annuels de la MINURSO.
Tant que le statut politique du Sahara occidental demeure non résolu, les priorités de financement et d’accès au terrain continueront de se heurter aux blocages diplomatiques entre Rabat et le Front Polisario.
Le mur des sables — élevé pour durer quelques années de guerre — a fini par régler la vie quotidienne de populations entières depuis près de quatre décennies, et aucune négociation en cours ne fixe de date à son démantèlement.
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