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Chasse à la Baleine Basque : Comment un Village de Pêcheurs a Bouleversé l’Économie Mondiale

Chasse à la Baleine Basque : Comment un Village de Pêcheurs a Bouleversé l’Économie Mondiale

C’est une scène que l’on imagine mal depuis les ruelles pavées de Saint-Jean-de-Luz ou de Lekeitio : des hommes partent en barque à rame, scrutent l’horizon, et fondent sur une baleine franche de l’Atlantique Nord. Sans radio, sans moteur, sans harpon à grenade. Juste la force des bras, un fer lancé à la main, et la certitude que la bête blessée se retournera. Les archives les plus anciennes qui attestent de cette pêche organisée remontent au XIe siècle au Pays basque, faisant de cette côte l’un des premiers foyers mondiaux d’une industrie qui allait façonner des économies entières.

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En quelques siècles, cette pratique côtière s’est transformée en machine économique planétaire, parcourant tous les océans, accumulant des taux de profit parfois supérieurs à 100 % par an, avant d’épuiser méthodiquement ses propres ressources. Comment une technique de pêche née sur le littoral cantabrique a-t-elle pu s’étendre jusqu’au Brésil, au Groenland et à l’Antarctique, et pourquoi l’institution créée pour sauver les cétacés traverse-t-elle aujourd’hui une crise profonde ?

XIe siècle, Pays basque : les origines d’une pêche qui nourrit des économies entières

Au départ, tout se joue près des côtes. Dès qu’une vigie repère un cétacé, les embarcations à rame prennent la mer. Le harpon est lancé à la main, la baleine immobilisée, puis achevée à la lance. Le corps, remorqué jusqu’à la plage, est dépecé sur place. Les baleiniers basques avaient également mis au point une technique redoutablement efficace : capturer le baleineau d’abord, sachant que la mère suivrait l’animal blessé jusqu’en eaux abritées, facilitant ainsi sa propre capture.

Pendant des siècles, c’est principalement le lard de la baleine qui intéresse les pêcheurs. L’huile qu’on en extrait sert à l’éclairage et à la fabrication de savon, indispensable à l’industrie lainière de l’époque. La rentabilité de l’activité était suffisamment élevée pour que près d’une cinquantaine de ports du littoral cantabrique, de la Galice jusqu’au Labourd, s’y engagent. Selon les travaux d’Álex Aguilar, professeur de biologie animale à l’Université de Barcelone, cette concentration portuaire constitue à elle seule la preuve d’une économie régionale entièrement structurée autour du cétacé.

XVIe siècle : l’expansion atlantique qui transforme un art local en industrie mondiale

À partir du XVIe siècle, les Basques ne se contentent plus de la côte. Islande, Groenland, Terre-Neuve, Brésil : les expéditions s’allongent, les baleines se raréfient près des côtes européennes et il faut aller les chercher plus loin. Cette expansion atlantique n’échappe pas aux autres puissances maritimes. La France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas lancent leurs propres flottes, amplifiant considérablement la pression sur les populations de cétacés à l’échelle mondiale.

Dès la première moitié du XIXe siècle, la chasse à la baleine est pratiquée dans tous les océans du globe. Les taux de profit annuels oscillent généralement entre 25 % et 50 %, ce qui permet d’amortir rapidement les investissements nécessaires à une expédition. Le cas du Lagoda, trois-mâts barque américain armé à New Bedford dans le Massachusetts, illustre parfaitement ces rendements extraordinaires : en douze ans seulement, ce navire a rapporté à ses armateurs une somme cent vingt fois supérieure à l’investissement initial, avec certains dividendes annuels atteignant 361 %.

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Au XXe siècle, la modernisation technologique accentue encore ce phénomène. Les navires en fer équipés de moteurs à vapeur tirent désormais des harpons de 80 kilos munis de grenades explosives. La rentabilité dépasse souvent 100 % par an, jusqu’à ce que l’épuisement progressif des populations de cétacés commence à rogner les marges.

La saga Herlofson : le portrait d’une industrie qui « écumait la crème » avant de passer à la zone suivante

L’histoire de la famille norvégienne Herlofson résume à elle seule la logique prédatrice qui a dominé cette industrie pendant un siècle. Peter Herlofson débute ses activités en Norvège dans les années 1880. En 1896, il installe une station baleinière en Islande, qu’il ferme cinq ans plus tard pour la transférer en 1902 sur l’île de Harris, en Écosse. Son fils Carl lui succède et déplace le centre d’opérations en 1921 vers le golfe de Cadix, puis en 1925 vers la Galice. En 1928, cap sur Terre-Neuve, puis la Namibie à partir de 1932, avant de finir sa carrière à bord d’un navire-usine en Antarctique.

À eux deux, père et fils ont exploité huit zones de pêche différentes en cinquante ans, soit en moyenne une nouvelle zone tous les six ans. Carl exposait d’ailleurs sa stratégie sans détour dans une lettre : il fallait prélever rapidement « la crème » de chaque caladero — tirer le maximum de la zone —, puis, une fois les stocks effondrés, se déplacer vers la suivante. Des usines baleinières démontables et transportables avaient été spécialement conçues pour rendre cette exploitation intensive et mobile possible.

L’expérience accumulée par des générations de baleiniers montrait pourtant clairement que la lente reproduction des cétacés limitait le rendement à long terme. Adapter les captures à la capacité de renouvellement des populations aurait été logique. L’industrie a systématiquement fait le choix inverse.

La Commission baleinière internationale : une régulation pionnière aujourd’hui fragilisée par son propre succès

Les excès de cette industrie ont profondément transformé la perception collective. La baleine, longtemps figure de l’effroi — pensons au Moby Dick de Melville —, est devenue au fil des décennies le symbole mondial de la conservation. En 1946, la Commission baleinière internationale (CBI) est créée pour réguler l’activité. Dans les années 1970, elle avait déjà protégé de nombreuses populations et encadrait les autres par des quotas stricts.

Mais la pression écologiste des années 1980 va plus loin. En 1982, un moratoire sur la chasse commerciale est adopté, entré en vigueur en 1986, initialement prévu pour cinq ans. Le vote fut serré et le rôle de l’Espagne s’est révélé décisif : sa voix a fait basculer le résultat. Le moratoire est finalement prolongé indéfiniment en raison de sa portée symbolique considérable.

Le Japon, la Norvège et l’Islande, dont les populations exploitées étaient scientifiquement jugées en bon état, ont contesté la décision et ont quitté la CBI, reprenant la chasse dans le cadre de quotas nationaux. Résultat : aujourd’hui, les deux tiers des captures de baleines ont lieu en dehors de cette organisation internationale, selon des règles fixées par chaque État.

La CBI elle-même a été contrainte de vendre son siège et d’espacer ses réunions, ses revenus dépendant en grande partie des cotisations des pays membres actifs dans la chasse. Paradoxe saisissant : cette organisation, pionnière dans la régulation internationale d’une ressource halieutique, traverse une crise profonde précisément parce qu’elle a réussi. Son efficacité a été dépassée par l’inertie d’une perception sociale forgée à une époque de surexploitation non régulée. Elle s’est depuis réinventée en se penchant sur des enjeux comme le tourisme d’observation des baleines et les effets de la pollution marine.

Le littoral cantabrique garde la mémoire de mille ans de chasse

Près de mille ans de pêche à la baleine ont laissé sur la côte cantabrique une empreinte concrète et durable. Dans les petits ports du nord de la péninsule Ibérique, on trouve encore aujourd’hui :

  • Des musées et monuments dédiés à cette histoire maritime
  • Des vestiges de vigies et d’anciennes usines de traitement
  • Des blasons locaux ornés de motifs baleiniers
  • Des linteaux, sépultures et pierres tombales décorés de harpons et de scènes de chasse
  • Des archives familiales comme celle des Herlofson, qui documentent la logique d’une industrie sans frontières

Ce patrimoine historique de premier ordre subsiste comme le témoignage silencieux d’une activité aujourd’hui disparue des eaux basques, galiciennes et labouradines. Il rappelle aussi que l’épuisement d’une ressource naturelle n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un choix — celui de maximiser le profit à court terme plutôt que de gérer dans la durée.

La question de savoir si la CBI parviendra à retrouver une légitimité opérationnelle auprès des nations qui pêchent encore reste, à ce jour, sans réponse tranchée.

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