Faits intéressants

Décharge Atacama : comment 60 000 tonnes de vêtements européens défigurent le désert chilien

Décharge Atacama : comment 60 000 tonnes de vêtements européens défigurent le désert chilien

À quelques kilomètres d’Alto Hospicio, dans le nord du Chili, une masse sombre et informe s’étend sur des centaines de mètres dans l’une des zones les plus arides de la planète. Vue du ciel — ou depuis les images satellites accessibles au grand public —, la tache ne ressemble à rien de naturel : c’est une montagne de vêtements, entassés jusqu’à plusieurs mètres de hauteur, qui a poussé en silence au cœur du désert d’Atacama.

Partager l’article

XRedditLinkedIn

Cette accumulation représente environ 60 000 tonnes de textiles, dont une part considérable provient directement des circuits de fast fashion européens. La question qui s’impose est brutale : comment des habits fabriqués à des milliers de kilomètres de là finissent-ils par mourir dans l’un des déserts les plus inhospitaliers du monde, et que dit cela des filières de collecte censées les recycler ?

Atacama, terminus discret de la mode à bas prix

Le port d’Iquique, situé dans la région de Tarapacá, est depuis plusieurs décennies une plaque tournante du commerce textile en Amérique du Sud. Les importateurs y reçoivent chaque année des millions de vêtements d’occasion ou invendus, expédiés principalement depuis l’Europe et l’Asie. Une partie de ces articles est revendue sur les marchés chiliens ou réexportée vers d’autres pays du continent. Mais une fraction croissante ne trouve pas preneur.

Ce sont ces invendus — jugés trop usés, démodés ou tout simplement inutilisables — qui migrent vers les décharges sauvages des alentours d’Alto Hospicio. Le sol du désert d’Atacama, quasi imperméable et dépourvu de micro-organismes en quantité suffisante, ne dégrade pas les fibres synthétiques. Les vêtements s’y conservent donc indéfiniment, accumulant année après année une masse visible depuis l’orbite basse.

60 000 tonnes : ce que représente vraiment ce chiffre

Pour saisir l’ampleur de la situation, il faut sortir du chiffre abstrait. 60 000 tonnes de textiles, c’est l’équivalent d’environ 300 millions de t-shirts, ou encore le poids de quelque 400 Airbus A380 à pleine charge. L’organisation écologiste chilienne Fundación Decide, qui documente le phénomène depuis plusieurs années, estime que le site grossit de plusieurs milliers de tonnes supplémentaires chaque année.

Derniers articles

À lire aussi

Nouveautés de la rédaction
01Vol MH370 : Pourquoi une Fosse de 6 000 m Relance la Traque après 12 Ans02Influenceurs Post-Révolution : comment Paris a inventé le prescripteur de goût moderne dès 180603Centres de données IA : pourquoi les chantiers Meta et Amazon vident les chantiers de logements américains

Les fibres synthétiques — polyester, nylon, acrylique — dominent largement la composition de la décharge. Au contact du soleil intense et des vents du désert, elles se fragmentent en microplastiques qui contaminent les sols et, selon les relevés de chercheurs de l’Universidad Arturo Prat d’Iquique, atteignent les nappes phréatiques profondes de la région.

La part européenne : quand le recyclage devient une fiction

En France comme en Allemagne ou en Suède, des bacs de collecte de vêtements usagés ponctuent les parkings de supermarchés et les halls d’immeubles. L’image donnée au consommateur est celle d’un circuit vertueux : le vêtement déposé sera trié, réparé, revendu ou transformé en chiffons industriels. La réalité logistique est plus complexe.

Selon les données publiées par l’Agence de la transition écologique (ADEME) dans son bilan annuel des filières à responsabilité élargie du producteur, une part non négligeable des textiles collectés en Europe finit exportée vers des pays tiers, faute de débouchés suffisants sur le marché européen du réemploi. Le Chili, en raison de sa zone franche d’Iquique, figure parmi les destinations régulièrement citées dans les rapports de traçabilité des filières. « La filière textile européenne produit bien plus de déchets qu’elle ne peut en absorber localement », a déclaré Camille Durand, chargée de mission économie circulaire à l’ADEME, lors d’une audition parlementaire tenue à Paris en mars dernier.

Visible depuis l’espace : ce que révèlent les images satellites

La particularité troublante de la décharge d’Atacama, c’est précisément sa visibilité. Sur les clichés captés par les satellites d’observation de la Terre — notamment ceux du programme européen Copernicus —, la masse textile apparaît comme une anomalie chromatique franche dans l’ocre uniforme du désert. Des journalistes et des militants environnementaux ont largement diffusé ces images depuis 2021, contribuant à internationaliser un problème que les autorités chiliennes peinent à contenir.

Le gouvernement chilien a annoncé en 2023 un projet de loi sur la responsabilité élargie des producteurs dans le secteur textile, s’inspirant partiellement du modèle français instauré par la loi anti-gaspillage de 2020 (loi AGEC). Mais les ONG locales jugent les calendriers d’application trop lents face à un flux d’importations qui ne faiblit pas.

Ce que l’Europe peut — et doit — encore faire

Le règlement européen sur l’écoconception des produits durables, entré progressivement en vigueur depuis 2024, impose de nouvelles contraintes aux fabricants textiles vendant sur le marché de l’Union européenne : durabilité accrue, traçabilité des matières, passeport numérique du produit. Des obligations qui, si elles sont effectivement appliquées, devraient réduire la production de textiles à courte durée de vie.

Par ailleurs, la révision en cours de la directive-cadre sur les déchets prévoit d’encadrer plus strictement les exportations de textiles usagés vers les pays tiers, en exigeant la preuve que les articles sont réellement destinés au réemploi et non à l’élimination. Le Parlement européen a adopté une résolution en ce sens en janvier 2024, mais les textes d’application restent en négociation entre les États membres.

La montagne d’Atacama, elle, continue de grossir pendant que les négociations avancent à leur propre rythme — et la prochaine génération de satellites d’observation mesurera avec une précision accrue jusqu’où elle aura grandi d’ici là.

Partager l’article

4 min de lecture

XRedditLinkedIn

Votre avis nous aide

Cet article valait-il la peine d’être lu ?

La conversation continue

Commentaires

Participer à la conversation

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut