Sur un versant des monts Sicani, à 910 mètres d’altitude au-dessus de Castronovo di Sicilia, un arbre se dresse en silence depuis cinq siècles. Son tronc en spirale, épais de 5,20 mètres de tour, a littéralement englouti une vieille échelle en bois que des paysans y avaient laissée il y a longtemps — le bois a refermé le métal et le bois comme une mâchoire patiente. Les lichens colonisent son écorce centenaire, témoins d’un air resté pur sur ces hauteurs entre les provinces d’Agrigente et de Palerme.
Cet amandier hors norme vient d’être documenté scientifiquement par deux botanistes italiens, Pasquale Marino et Francesco Maria Raimondo, dans la revue Quaderni di Botanica Ambientale e Applicata. Leur conclusion est sans appel : il s’agit du plus grand amandier vivant jamais recensé à travers le monde. La question qui se pose désormais est de savoir si la protection juridique suivra la découverte scientifique.
Un géant de 10 mètres que plusieurs adultes ne pourraient pas enlacer
L’amandier de Castronovo di Sicilia impose d’abord par ses dimensions brutes. Il culmine à 10 mètres de hauteur — l’équivalent d’un immeuble de trois étages — et déploie une couronne de 15 mètres de large. Son tronc, mesuré à 5,20 mètres de circonférence, exigerait plusieurs adultes bras tendus pour en faire le tour. Avant de se diviser en trois grosses branches maîtresses, ce tronc s’enroule sur lui-même en spirale, une forme que les arbres très anciens développent parfois sous l’effet conjugué du temps et des contraintes mécaniques.
La plupart des amandiers ne dépassent pas 70 à 80 ans. Une longévité de cinq siècles pour cette espèce fruitière relève donc de l’exceptionnel, presque de l’invraisemblable. Pourtant, chaque saison, l’arbre continue de produire ses amandes — amères, comme celles de ses ancêtres sauvages.
L’échelle engloutie et les fils métalliques : les siècles inscrits dans le bois
Les marques du temps ne sont pas seulement dans les chiffres. Une échelle en bois, utilisée autrefois pour la cueillette des amandes, est restée plantée dans le tronc. L’arbre l’a progressivement absorbée au fil de sa croissance, année après année, jusqu’à en faire partie intégrante de sa matière ligneuse. Des fils métalliques ont connu le même destin, engloutis par le même mouvement lent et implacable.
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Les colonies de lichens qui tapissent l’écorce vieille de cinq cents ans ne sont pas qu’un détail esthétique. Ces organismes sont reconnus comme de bons bioindicateurs de la qualité de l’air : leur présence abondante révèle que l’atmosphère de ces hauteurs siciliennes est restée remarquablement préservée de la pollution industrielle. Une photographie hivernale prise en février 2014 montrait déjà la silhouette isolée et imposante de l’amandier sur le versant dénudé.
Cinq cents ans sans certificat de naissance : comment les botanistes ont établi le record
Dater un arbre très ancien sans le blesser reste l’un des défis les plus délicats de la botanique. La méthode de référence consiste à compter les cernes annuels, chaque anneau correspondant à une saison de croissance. Mais chez les sujets très vieux, le cœur du tronc peut être creux, dégradé ou simplement inaccessible sans carotage destructeur. L’étude sicilienne ne fournit pas de datation absolue : elle pose une estimation fondée sur la vitesse de croissance et la circonférence mesurée.
Le record repose surtout sur une comparaison rigoureuse. Marino et Raimondo ont réuni les données de 39 amandiers vivants signalés dans 7 pays différents. Les résultats parlent d’eux-mêmes :
- Castronovo di Sicilia (Sicile) : 5,20 mètres de circonférence — record mondial
- Rosolini (Sicile) : 4,45 mètres — deuxième rang mondial
- Chassagne (France) : 4,39 mètres — troisième rang mondial
L’avance de l’amandier sicilien sur son concurrent documenté le plus proche dépasse 75 centimètres de circonférence. Cet inventaire ne couvre pas l’ensemble des amandiers de la planète, mais aucun spécimen de taille comparable n’a jamais été signalé dans la littérature scientifique.
L’abandon l’a protégé des coupes, mais a laissé le feu s’approcher
L’amandier a survécu dans un espace agricole aujourd’hui largement délaissé. Paradoxalement, c’est cet abandon qui l’a sauvé : loin des remembrements et des arrachages qui ont fait disparaître tant de vieux fruitiers méditerranéens, il a pu croître sans être abattu ni transformé. Mais la mise en friche a aussi laissé les broussailles progresser autour de lui.
Un incendie récent a brûlé à proximité immédiate sans altérer son état phytosanitaire, selon les botanistes. Le site est inclus dans une zone Natura 2000, un statut qui protège un milieu naturel dans son ensemble mais ne confère aucune protection individuelle à l’arbre lui-même.
Une inscription officielle réclamée pour protéger l’arbre que le paysage avait laissé seul
La législation italienne prévoit un dispositif spécifique : un arbre remarquable peut être inscrit sur la liste nationale des arbres monumentaux (alberi monumentali) après vérification par les autorités compétentes. Cette inscription encadre juridiquement les interventions humaines à proximité et impose des obligations de conservation. C’est précisément ce que réclament Pasquale Marino et Francesco Maria Raimondo pour l’amandier de Castronovo.
En l’état actuel, rien n’empêche formellement une coupe, un défrichage agressif ou des travaux qui pourraient endommager le système racinaire de l’arbre. Son tronc a déjà refermé des outils et résisté à cinq siècles d’aléas climatiques et humains — mais la protection légale ne se déduit pas automatiquement de la longévité.
La demande des deux botanistes est désormais entre les mains des instances régionales siciliennes, et l’issue de cette démarche administrative déterminera si le plus vieil amandier du monde entre dans son sixième siècle avec ou sans filet de protection institutionnelle.
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